TALLEMANT DES RÉAUX Quand parurent pour la première fois les _Historiettes_, en 1834, on accusa les éditeurs de les avoir fabriquées par spéculation de librairie, et M. Cousin ne se put jamais convaincre de leur parfaite authenticité. C'était faire à trois honnêtes érudits bien de l'honneur, mais le dix-septième siècle était encore sous clef. On n'en avait laissé échapper que les beaux exemples en tout genre, en style et en moeurs: on se figurait une société noble, dévote, éloquente, obéissante, et pompeuse jusqu'en ses rares dérèglements. On déplorait les gaillardises de Molière; on rougissait de celles de La Fontaine; Port-Royal rachetait la Champmeslé. Que ce siècle, surtout en ses deux ou trois premières périodes, eût été l'un des plus vifs, l'un des plus divers, l'un des plus libres, l'un des plus émouvants par la hardiesse des passions, on ne voulait pas s'en douter. Toute ouverture sur les moeurs de ce monde inconnu était bouchée aussitôt par des mains pudiques. Boileau avait cru que la littérature française commençait à Malherbe; les professeurs, qui narguaient le romantisme, commençaient à croire que la société française n'avait perdu sa virginité qu'à la mort du Grand roi. Saint-Simon, cependant, avait renfoncé beaucoup d'illusions. Tallemant des Réaux, qu'il fallut bien accepter enfin, acheva la déroute des moralistes. D'aucuns imaginèrent d'accorder aussi quelque créance à Brantôme, et l'on découvrit alors, non sans quelque surprise: que les moeurs ne changent jamais; que les hommes -- et les femmes, donc! -- sont toujours les mêmes; que les époques soupçonnées de vertu sont celles dont on ignore provisoirement l'histoire secrète. On ne soupçonnera plus de vertu les contemporains de Louis XIII. Des Réaux y a mis bon ordre (1). [(1) On l'appela toujours ainsi de son vivant, M. Des Réaux.« L'illustre M. des Réaux » dit un contemporain.] Né à La Rochelle vers 1619, Gédéon Tallemant, seigneur des Réaux, mourut à Paris le 10 novembre 1692. Il n'exerça aucune charge. D'une famille de financiers, allié à la robe et à l'épée, des Réaux fut du monde et de tous les mondes, ici et là très estimé et vanté. Il entrait partout, à la cour, à la ville, au palais, à l'église, au temple et au mauvais lieu, aisé partout, l'oreille aux aguets, comprenant tout, écrivant sur des registres tout ce qu'il avait compris et le reste encore, quitte à l'éclaircir plus tard par des notes qui contredisent le premier récit. Homme de belles-lettres aussi, mais secret, mieux fait d'ailleurs pour briller dans les cercles que chez les libraires. « Il est glorieux, disait Maucroix, les louanges le rendraient fou. Il dit qu'il est en esprit ce que Mme de Montbazon est en beauté. » De cet esprit, resté si longtemps en cave, nous pouvons juger aujourd'hui: il est d'une belle saveur. Des Réaux ne s'étonne de rien. Il raconte de la même humeur un trait d'héroïsme et un trait de débauche. C'est qu'il est conteur et qu'il est peintre. Mais, sans imagination, il demande à la réalité les contes et les tableaux qu'il veut établir. Point de rhétorique. Les adjectifs dans la phrase de Tallemant sont des actes, comme les verbes. Aucune tentative pour construire un récit. Il les dit comme ils lui reviennent et le principal sera souvent un mot ajouté à la fin. La curiosité, très répandue alors dans tous les genres (Mersenne, Monconnys, Peiresc) est le trait vif de son caractère. Le meilleur ami de des Réaux, Maucroix, a donné de lui un portrait qui rend tous les autres presque inutiles: « Le dix novembre 1692, mourut à Paris, dans sa maison, près la porte de Richelieu, mon cher ami M. des Réaux. C'étoit un des plus hommes d'honneur et de la plus grande probité que j'aye à jamais connu. Outre les grandes qualités de son esprit, il avoit la mémoire admirable, écrivoit bien en vers et en prose, et avec une merveilleuse facilité. Si la composition lui eût donné plus de peine, elle auroit pu être plus correcte. Il se contentoit peut-être un peu trop de ses premières pensées, car du reste il avoit l'esprit beau et fécond, et peu de gens en ont eu autant que lui. Jamais homme ne fut plus exact; il parloit en bons termes et facilement, et racontoit aussi bien qu'homme de France. » Quelques bons esprits ont longtemps tenu rancune à des Réaux de la liberté de son langage. On peut répondre d'abord, et on l'a fait, que notre pudeur s'est singulièrement aggravée depuis l'an 1657, où des Réaux commençait de rédiger. De son temps même la pruderie du langage menaçait les anciennes libertés et il se vit forcé, dans l'historiette sur la marquise de Rambouillet, de reprendre sa bonne amie sur ce travers: « Elle est un peu trop délicate, et le mot de _teigneux_, dans une satire ou dans une épigramme, lui donne, dit-elle, une vilaine idée. On n'oseroit prononcer le mot de _cul_. Cela va dans l'excès, surtout quand on est en liberté.» Mais c'est moins le mot que l'image qui a choqué certaines sensibilités dans les récits de Tallemant. Avec ou sans mots orduriers, plusieurs de ses anecdotes dépassent le ton des lectures ordinaires, sans pourtant aller beaucoup plus loin que la gauloiserie traditionnelle. On lui saura gré, du moins, de n'avoir pas enfermé la crudité des faits sous des phrases trop spirituelles. Des Réaux raconte; il ne fait pas de littérature. C'est pourquoi d'autres esprits, qui me plaisent davantage que les bons esprits, prennent plaisir à cette simplicité. Et puis, il n'est pas sans intérêt de savoir quel degré d'ordure pouvait, sans trop faire crier, se permettre un Roquelaure ou un Bassompierre, pouvait, sans se boucher les oreilles, entendre une Rohan, « cette femme qui, en un pays où l'adultère eut été permis eût été une femme fort raisonnable. (1)» [(1) Voir _Historiettes_: Mesdames de Rohan)] Laissons cela. Aussi bien les _Historiettes_ pourraient être le prétexte de plus profitables études. On croit, par exemple, que la société du dix-septième siècle était exactement hiérarchisée et qu'on ne montait aux premières places qu'échelon par échelon, génération par génération. M. Paul Bourget a développé cette créance dans un de ses derniers romans, _L'Etape_, voulant prouver que l'un des torts de la démocratie est de rendre possible au fils du peuple l'accession immédiate à de hauts emplois pour lesquels une longue préparation familiale serait nécessaire. M. Bourget a vu les familles de jadis s'élevant lentement, le fils un peu plus haut que le père, jusque vers le sommet. Ce spectacle, en somme, se peut découvrir encore; il est même des plus communs. Le spectacle contraire était non moins fréquent au dix-septième siècle. Il serait fort paradoxal de dire que la société du temps de Louis XIII fût, en grande partie, une société de parvenus, ou, si l'on veut, d'arrivés. Rien, cependant, ne serait plus facile à démontrer, pour un généalogiste expert à dépister les fraudes. Il montrerait comment le fils d'un pâtissier traiteur devint, pour dix mille écus, le chevalier de Bellegarde; comment Puget, fils d'apothicaire, devint riche et seigneur de Pommense; comment Aubry, président de la Chambre des comptes, sortait de la boutique d'un vinaigrier de la rue Montmartre; comment le sieur Rocher, de valet d'un marchand de toiles à voile, à Saint-Malo, devint seigneur de Portail et baron de Tressant, et maria l'une de ses filles à François de Cossé, duc de Brissac; comment Leclerc, tanneur à Meulan, puis marchand de bestiaux, acquit pour gendres deux premiers présidents de cour; comment Marie Vignon, fille d'un fourreur et veuve d'un drapier, devint la connétable de Lesdiguières; Des Réaux fournirait ces exemples et bien d'autres, sans parler de la fortune d'un Luynes, bâtard d'un chanoine, sans dénombrer tous ces abbés, chanoines, évêques partis de rien. On trouverait encore dans Tallemant la preuve qu'au dix-septième siècle, comme aujourd'hui même, les écrivains se recrutaient dans toutes les classes de la société. Voiture « étoit fils d'un marchand de vin suivant la cour », ce qui ne l'empêcha pas, malgré une éducation fort médiocre, d'être, pour son esprit, recherché des plus qualifiés. « Si Voiture étoit de notre condition, disait le duc d'Enghien, il n'y auroit pas moyen de le souffrir. » Pierre Costar, qui tient sa place dans la société polie, « étoit fils d'un chapelier de Paris qui demeuroit sur le pont Notre-Dame, à l'_Ane rayé_ ». Sarasin, qui à la vérité ne fit pas une grande fortune, était de très humble origine. Bois-Robert est fils d'un procureur; Ménage, d'un avocat; Chapelain, d'un notaire. M. de Montausier disait que Balzac venait d'un valet de chambre de M. d'Epernon, mais cela ne l'empêchait, point d'être son ami. Toutes les origines, toutes les conditions, tous les rangs sont mêlés dans les premiers choix des Académiciens, à quelques très rares exceptions près, tous furent des hommes de lettres ou s'intéressant aux lettres. La frontière entre les diverses conditions sociales est assez mal gardée; les habiles en profitent et se faufilent. Il arrive aussi que l'homme de mérite est considéré par la classe supérieure, qui le tire à soi. Les rangs sont stricts, et pourtant ils se mêlent à l occasion. Mme Pilou, bourgeoise du Marais, était bien vue à la cour et Louis XIV, passant au faubourg Saint-Antoine faisait arrêter pour prendre de ses nouvelles. M. de Bellelièvre, garde des sceaux, invita un jour à souper, sur sa réputation d'homme d'esprit, un savetier, son voisin, qui vint apportant son écot, un chapon rôti. Il y avait à Paris, un peu comme maintenant, un « tout Paris » et, comme maintenant aussi, il était fort mêlé. A l'Arsenal, je crois, une duchesse s'attira une verte réponse, d'une simple bourgeoise reçue là, une Loiseau. « Mademoiselle, connaissez-vous des oiseaux qui soient cocus? » -- « Oui, Madame, il y a les ducs. » La société du dix-septième siècle était, en somme, empreinte d'une grande bonhomie. Point de morgue, les rangs sont connus, inutile de les garder avec trop de soin: la partie finie, chacun se retrouvera à sa place. Il faut dire aussi un mot de l'argent, qui, en ce temps-là comme en tous les temps, joue un grand rôle. Le noble qui est pauvre n'est pas méprisé, mais du moment qu'il ne peut tenir son rang, il est contraint de disparaître: sa place est prise aussitôt par le financier qui achète une terre féodale, une charge anoblissante, par l'homme d'esprit, s'il ne recule pas, en guettant l'occasion, devant l'état de parasite. Beaucoup de grands seigneurs sont très riches, mais leur fortune est à la curée. Les avares sont connus, notés et raillés. L'état écclésiastique ne confère aucun droit à l'estime; beaucoup d'abbés et même d'évêques mènent la vie du siècle; quelques-uns sont mariés secrètement. Le mariage secret, appelé mariage de conscience, est un des usages curieux du dix-septième siècle. Plus d'un couple, reçu partout, est irrégulier; mais on fait courir que c'est un mariage de conscience: la mort découvre la vérité, alors que l'on n'y pense plus. Marion de L'Orme avait été traitée avec un certain respect. On voit le président de Mesmes la reconduisant à son carrosse en cérémonie. Ninon ne bénéficie pas de la même indulgence; mais les dévotes seules élèvent la voix contre elle. Les femmes d'esprit sourient sans mépris, si on parle d'elle. Telle prude, au moins d'apparence, ayant fait par hasard la connaissance de Mlle de L'Enclos, continue de la voir volontiers. Ainsi en arriva-t-il à Mme Paget; il est vrai qu'elle était secrètement galante: on avait bavardé au sermon. Il est un point sur lequel M. Monmerqué a fait quelques remarques qui ne sont point toutes exactes: ce sont les jugements littéraires de Tallemant des Réaux. En général, ils sont assez conformes à ceux que la tradition nous a légués. Pourtant, comme il juge cavalièrement La Fontaine et qu'il apprécie Pascal sans marquer d'enthousiasme, M. Monmerqué a relevé qu'au moment où rédigeait des Réaux, La Fontaine n'avait pas publie ses _Fables_ et que _les Provinciales_ n'étaient point encore données à Pascal. C'est une erreur en ce qui concerne Pascal, car Tallemant écrit: « C'est lui qui a fait ces belles lettres au Provincial que toute l'Europe admire et que M. Nicole a mises en latin. Longtemps, on a ignoré qu'il en fût l'auteur; pour moi, je ne l'en eusse jamais soupçonné, car les mathématiques et les belles-lettres ne vont guère ensemble. Ces messieurs du Port-Royal lui donnoient la matière, et il la disposoit à sa fantaisie. » M. Monmerqué n'a pas trouvé l'éloge assez vif. C'est qu'il était lui-même un janséniste frénétique. Tallemant des Réaux, cependant, était protestant. Il était protestant, et on s'étonnerait, après cela, sans soulever de surprises , de la verdeur de ses écrits ; mais au dix-septième siècle l'esprit protestant n'existait pas en France. D'Aubigné l'avait déjà démontré, car chez lui la haine du papisme s'alliait fort bien aux goûts les plus rabelaisiens. Les protestants, au temps heureux des de Réaux, n'avaient pas encore imaginé de feindre une austérité de moeurs, de paroles et d'écrits, destinée à prouver la vérité de la réforme. Ils paillardaient ouvertement. Tallemant, très bien placé pour observer les moeurs de ses coreligionnaires, ne nous en a rien caché: il nous a montré, par exemple, telle qu'elle fut, la vie de Mme de Rohan. Il semble d'ailleurs avoir été, à la belle époque de sa vie, sinon libertin, du moins fort tiède en dévotion. Les deux religions lui avaient fourni trop d'anecdotes scandaleuses pour qu'il lui restât beaucoup d'illusions sur leur valeur sociale. Il se convertit, quand tout l'y engageait, pour avoir la paix. Une note de Maucroix nous apprend qu'il abjura le 17 juillet 1685, entre les mains du père Rapin. Il avait eu, à ce moment-là, comme il le dit lui-même dans une épître adressée à ce même père Rapin, « des afflictions, des pertes, des disgrâces », et l'on conçoit qu'il ait cédé au mouvement général qui faisait renoncer les protestants de qualité à une religion déconsidérée. On sait aussi qu'il vivait séparé de Mme des Réaux, retirée au couvent de Bellechasse. De temps à autre il ajoutait une note à ses _Historiettes_; il collectionnait toutes sortes de petits poèmes et de bons mots qu'on a retrouvés dans ses portefeuilles. Il était homme aussi à méditer sur la vanité des passions humaines et à considérer combien, depuis sa galante jeunesse, était devenu triste le train du monde. P.-S. -- Il était difficile de donner en un seul volume la substance des huit ou dix tomes, selon les éditions, que comportent les _Historiettes_. On a surtout choisi les pages où les moeurs se peignent le plus nettement et on a tâché d'en ordonner, en suivant Tallemant pas à pas, un livre de lecture aisée et qui pourtant donne une idée exacte, de son talent, de son genre et même de ses manies. Oserons-nous dire que Tallemant des Réaux gagne à être ainsi abrégé ? Oui, car il faut convenir que la lecture suivie des dix volumes ne laisse pas de causer une certaine lassitude. Le choix de l'édition nous était imposé par le caractère même de notre collection. Nous avons suivi la 2e édition Monmerqué, très complète, et où les additions de Tallemant sont heureusement incorporées au texte. La 3e, celle de Paulin Paris, supérieure par les notes et les commentaires, est aussi plus exacte pour la langue, car on y a strictement respecté l'orthographe de l'auteur. Mais c'est cela même qui nous en a détourné: nous faisons une collection littéraire et non une collection philologique. On ne trouvera pas, comme d'habitude, Le portrait de l'auteur en tête de ses « plus belles pages. » C'est qu'il n'existe pas, à notre connaissance, d'effigie de Gédéon Tallemant des Réaux. ***** INTRODUCTION DE L'AUTEUR (1) [(1) A la fin de 1657 (T.). -- Les notes de Tallemant sont marquées ainsi. Les notes empruntées, même partiellement, à M. L. J. M. Monmerqué (1780-1860) sont marquées d'un (M.).] J'appelle ce recueil les _Historiettes_, parce que ce ne sont que des petits Mémoires qui n'ont aucune liaison les uns avec les autres. J'y observe seulement, en quelque sorte, la suite des temps, pour ne point faire de confusion. Mon dessein est d'écrire tout ce que j'ai appris et ce que j'apprendrai d'agréable et digne d'être remarqué, et je prétends dire le bien et le mal, sans dissimuler la vérité, et sans me servir de ce qu'on trouve dans les Histoires et les Mémoires imprimés. Je le fais d'autant plus librement que je sais bien que ce ne sont pas choses à mettre en lumière, quoique peut-être elles ne laissassent pas d'être utiles. Je donne cela à mes amis qui m'en prient, il y a long-temps. ***** HENRI IV Si ce prince fût né roi de France, et roi paisible, probablement ce n'eût pas été un grand personnage: il se fût noyé dans les voluptés, puisque, malgré toutes ses traverses, il ne laissoit pas, pour suivre ses plaisirs, d'abandonner les plus importantes affaires. Après la bataille de Coutras, au lieu de poursuivre ses avantages, il s'en va badiner avec la comtesse de Guiche, et lui porte les drapeaux qu'il avoit gagnés. Durant le siège d'Amiens, il court après madame de Beaufort, sans se tourmenter du cardinal d'Autriche, depuis l'archiduc Albert, qui s'approchoit pour tenter le secours de la place.(1) [ (1) Sigogne fit cette épigramme: Ce grand Henri, qui souloit estre L'effroi de l'Espagnol hautain Fuyt aujourd'huy devant un prestre Et suit le c-l d'une p....n. (T.)] Il n'étoit ni trop libéral, ni trop reconnoissant. Il ne louoit jamais les autres, et se vantoit comme un Gascon. En récompense, on n'a jamais vu un prince plus humain, ni qui aimât plus son peuple; d'ailleurs, il ne refusoit point de veiller pour le bien de son Etat. Il a fait voir en plusieurs rencontres qu'il avoit l'esprit vif et qu'il entendoit raillerie. Pour reprendre donc ses amours, si Sébastien Zamet, comme quelques-uns l'ont prétendu, donna du poison à madame de Beaufort, on peut dire qu'il rendit un grand service à Henri IV, car ce bon prince alloit faire la plus grande folie qu'on pouvoit faire: cependant il y étoit résolu. On devoit déclarer feu M. le Prince bâtard. M. 1e comte de Soissons se faisoit cardinal, et on lui donnoit trois cent mille écus de rentes en bénéfices. M. le prince de Conti étoit marié alors avec une vieille qui ne pouvoit avoir d'enfants. M. le maréchal de Biron devoit épouser la fille de madame d'Estrées, qui depuis a été madame de Sanzay. M. d'Estrées la devoit avouer; elle étoit née durant le mariage, mais il y avoit cinq ou six ans que M. d'Estrées n'avoit couché avec sa femme, qui s'en étoit allée avec le marquis d'Allègre, et qui fut tuée avec lui à Issoire, par les habitants, qui se soulevèrent et prirent le parti de la Ligue. Le marquis et sa galante tenoient pour le Roi: ils furent tous deux poignardés et jetés par la fenêtre. Cette madame d'Estrées étoit de La Bourdaisière, la race la plus fertile en femmes galantes qui ait jamais été en France (1); on en compte jusqu'à vingt-cinq ou vingt-six, soit religieuses, soit mariées, qui, toutes, ont fait l'amour hautement; de là vient qu'on dit que les armes de La Bourdaisière, c'est _une poignée de vesces_; car il se trouve, par une plaisante rencontre que, dans leurs armes, il y a une main qui sème de la vesce. [(1) On dit qu'une madame de La Bourdaisière se vantoit d'avoir couché avec le pape Clément VII, à Nice; avec l'empereur Charles quand il passa en France, et avec François 1er (T.)] On fit sur leurs armes ce quatrain: Nous devons bénir cette main Qui sème avec tant de largesses Pour le plaisir du genre humain, Quantité de si belles _vesces_. (2) [(2) Ce mot se prenoit alors dans le sens de _femme déhontée_. (M.)] Voici ce que j'ai ouï conter à des gens qui le savoient bien, ou croyoient le bien savoir: une veuve de Bourges, première femme d'un procureur, ou d'un notaire, acheta un méchant pourpoint à la Pourpointerie, dans la basque duquel elle trouva un papier où il y avoit: « Dans la cave d'une telle maison, six pieds sous terre, de tel endroit (qui étoit bien désigné) il y a tant en or en des pots, etc. » La somme étoit très-grande pour le temps (il y a bien 150 ans). Cette veuve, voyant que le lieutenant-général de la ville étoit veuf et sans enfants, lui dit la chose, sans lui désigner la maison, et offrit, s'il vouloit l'épouser, de lui dire le secret. Il y consent; on découvre le trésor; il lui tient parole et l'épouse. Il s'appeloit Babou. Il acheta La Bourdaisière. C'est, je pense, le grand-père de la mère du maréchal d'Estrées. Henri IV a eu une quantité étrange de maîtresses; il n'étoit pourtant pas grand abatteur de bois; aussi étoit-il toujours cocu. On disoit en riant que son second avoit été tué. Madame de Verneuil l'appela un jour _Capitaine de bon vouloir_; et une autre fois, car elle le grondoit cruellement, elle lui dit que bien lui prenoit d'être roi, que sans cela on ne le pourroit souffrir et qu'il puoit comme charogne. Elle disoit vrai, il avoit les pieds et le gousset fins, et quand la feue Reine-mère coucha avec lui pour la première fois, quelque bien garnie qu'elle fût d'essences de son pays, elle ne laissa pas que d'en être terriblement parfumée. Le feu Roi (_Louis XIII_) pensant faire le bon compagnon, disoit: « Je tiens de mon père, moi, je sens le _gousset_. » Quand on lui produisit la _Fanuche_, qu'on lui faisoit passer pour pucelle, il trouva le chemin assez frayé, et il se mit à siffler: « Que veut dire cela? lui dit-elle. -- C'est, répondit-il, que j'appelle ceux qui ont passé par ici.. » Je pense que personne n'a approuvé la conduite d'Henri IV avec la feue Reine-mère, sa femme, sur le fait de ses maîtresses; car que madame de Verneuil fût logée si près du Louvre, et qu'il souffrit que la cour se partageât en quelque sorte pour elle, en vérité il n'y avoit en cela ni politique ni bienséance. Cette madame de Verneuil étoit fille de ce M. d'Entragues qui épousa Marie Touchet, fille d'un boulanger d'Orléans, et qui avoit été maîtresse de Charles IX. Elle avoit de l'esprit, mais elle étoit fière, et ne portoit guère de respect, ni à la Reine, ni au Roi. En lui parlant de la Reine, elle l'appeloit quelquefois _votre grosse banquière_, et le Roi lui ayant demandé ce qu'elle eût fait si elle avoit été au port de Nully (ou _Neuilly_) quand la Reine s'y pensa noyer: « J'eusse crié, lui dit-elle: _La Reine boit_! » Enfin le Roi rompit avec madame de Verneuil; elle se mit à faire une vie de Sardanapale, ou de Vitellius; elle ne songeoit qu'à la mangeaille, qu'à des ragoûts, et vouloit même avoir son pot dans sa chambre; elle devint si grasse qu'elle en étoit monstrueuse; mais elle avoit toujours bien de l'esprit. Peu de gens la visitoient. On lui ôta ses enfants; sa fille fut nourrie auprès des Filles de France. La feue Reine-mère, de son côté, ne vivoit pas trop bien avec le Roi, elle le chicanoit en toutes choses. Un jour qu'il fit donner le fouet à M. le Dauphin: « Ah! lui dit-elle, vous ne traiteriez pas ainsi vos bâtards. -- Pour mes bâtards, répondit-il, il les pourra fouetter, s'ils font les sots, mais lui il n'aura personne qui le fouette. » J'ai ouï dire qu'il lui avoit donné le fouet lui-même deux fois: la première, pour avoir eu tant d'aversion pour un gentilhomme que, pour le contenter, il fallut tirer à ce gentilhomme un coup de pistolet sans balle, pour faire semblant de le tuer; l'autre, pour avoir écrasé la tête à un moineau; et que, comme la Reine-mère grondoit, le Roi lui dit : « Madame, priez Dieu que je vive, car il vous maltraitera, si je n'y suis plus. » Il y en a qui ont soupçonné la Reine-mère d'avoir trempé à sa mort, et que pour cela on n'a jamais vu la déposition de Ravaillac. Il est bien certain que le Roi dit, un jour que Conchine, depuis maréchal d'Ancre, l'étoit allé saluer à Monceaux: « Si j'étois mort, cet homme-là ruineroit mon royaume. » Ceux qui ont voulu raffiner sur la mort de Henri IV disent que l'interrogatoire de Ravaillac fut fait par le président Jeannin, comme conseiller d'état (il avoit été président au mortier de Grenoble); et que la Reine-mère l'avoit choisi comme un homme à elle. On a dit que la Comant avoit persévéré jusqu'à la mort. On a seulement dit que Ravaillac avoit déclaré que le Roi alloit entreprendre une grande guerre, et que son Etat en pâtiroit, il avoit cru rendre un grand service à sa patrie que de la délivrer d'un prince qui ne la vouloit pas maintenir en paix, et qui n'étoit pas bon catholique. Ce Ravaillac avoit la barbe rousse et les cheveux tant soit peu dorés. C'étoit une espèce de fainéant qu'on remarquoit, à cause qu'il étoit habillé à la flamande plutôt qu'à la françoise. Il traînoit toujours une épée; il étoit mélancolique, mais d'assez douce conversation. Henri IV avoit l'esprit vif; il étoit humain, comme j'ai déjà dit. J'en rapporterai quelques exemples. A La Rochelle, le bruit étoit parmi la populace qu'un certain chandelier avoit une _main de gorre_, c'est-à-dire une mandragore: or, communément, on dit cela de ceux qui font bien leurs affaires. Le Roi, qui n'étoit alors que roi de Navarre, envoya quelqu'un à minuit chez cet homme demander à acheter une chandelle. Le chandelier se lève et la donne. « Voilà, dit le lendemain le Roi, la _main de gorre_. Cet homme ne perd point l'occasion de gagner, et « c'est le moyen de s'enrichir. » Quelqu'un du tiers-état, se mettant à genoux pour le haranguer, trouva une pierre pointue, qui lui fit si grand mal qu'il s'écria en disant: « F... ! » Le Roi lui dit en riant: « Bon, voilà la meilleure chose que vous passiez dire; je ne veux point de harangue; vous gâteriez ce que vous venez de dire. » Une fois un gentilhomme servant, au lieu de boire l'essai qu'on met dans le couvercle du verre, but en rêvant ce qui étoit dans le verre même; le Roi ne lui dit autre chose sinon: « Un tel, au moins deviez-vous boire à ma santé, je vous eusse fait raison. » On lui dit que feu M. de Guise étoit amoureux de madame de Verneuil; il ne s'en tourmenta pas autrement, et dit: « Encore faut-il leur laisser le pain et les p......: on leur a ôté tant d'autres choses. » Il étoit amateur de bons mots: un jour, passant par un village, où il fut obligé de s'arrêter pour y dîner, il donna ordre qu'on lui fît venir celui du lieu qui passoit pour avoir le plus d'esprit, afin de l'entretenir pendant le repas. On lui dit que c'étoit un nommé Gaillard. « Eh bien ! dit-il, qu'on l'aille quérir. » Ce paysan étant venu, le Roi lui commanda de s'asseoir vis-à-vis de lui, de l'autre côté de la table où il mangeoit. « Comment t'appelles-tu ? dit le Roi. -- Sire, répondit le manant, je m'appelle Gaillard. -- Quelle différence y a-t-il entre gaillard et paillard ? -- Sire, répond le paysan, il n'y a que la table entre deux. -- Ventre-saint-Gris ! j'en tiens, dit le Roi en riant. Je ne croyois pas trouver un si grand esprit dans un si petit village. » Quand il vint à donner le collier à M. de La Vieuville, père de celui que nous avons vu deux fois surintendant, et que La Vieuville lui dit, comme on a accoutumé: « _Domine, non sum dignus_. -- Je le sais bien, je le sais bien, lui dit le roi, mais mon neveu m'en a prié. » Ce neveu étoit M. de Nevers, depuis duc de Mantoue, dont La Vieuville, simple gentilhomme, avoit été maître-d'hôtel. La Vieuville en faisoit le conte lui-même, peut- être de peur qu'un autre ne le fît, car il n'étoit pas bête, et passoit pour un diseur de bons mots. Lorsqu'on fit une chambre de justice contre les financiers: « Ah! disoit-il, ceux qu'on taxera ne m'aideront plus. » Il faisoit des banquets avec M. de Bellegarde, le maréchal de Roquelaure et autres, chez Zamet et autres. Quand ce vint au maréchal, il dit au Roi qu'il ne savoit où les traiter si ce n'étoit _Aux Trois Mores_. Le Roi y alla; ils menèrent un page à deux, et le Roi un pour lui tout seul: « Car, dit il, un page de ma chambre ne voudra servir que moi. » Ce page fut M. de Racan, dont nous avons de si belles poésies. Un jour il alla chez madame la princesse de Condé, veuve du prince de Condé, le bossu; il y trouva un luth sur le dos duquel il y avoit ces deux vers: Absent de ma divinité Je ne vois rien qui me contente Il ajouta: C'est fort mal connoître ma tante, Elle aime trop l'humanité La bonne dame avoit été fort galante. Elle étoit de Longueville. Avant la réduction de Paris, une nuit qu'il ne dormoit point bien, et qu'il ne pouvoit se résoudre à quitter sa religion, Crillon lui dit: « Pardieu, Sire! vous vous moquez de faire difficulté de prendre une religion qui vous donne une couronne! » Crillon étoit pourtant bon chrétien; car un jour, priant Dieu devant un crucifix, tout d'un coup il se mit à crier: « Ah! Seigneur, si j'y eusse été, on ne vous eût jamais crucifié! » Je pense même qu'il mit l'épée à la main, comme Clovis et sa noblesse au sermon de saint Remi. Ce Crillon comme on lui montroit à danser, et qu'on lui dit: « Pliez, reculez. -- Je n'en ferai rien, dit-il; Crillon ne plia ni ne recula jamais. » Se peut-il rien de plus gascon ? Il refusa, étant mestre-de-camp du régiment des gardes, de tuer M. de Guise; et quand M. de Guise. le fils, étant gouverneur de Provence, s'avisa à Marseille de faire donner une fausse alarme, et de lui venir dire: « Les ennemis ont repris la ville, » Crillon ne s'ébranla point, et dit: « Marchons; il faut mourir en gens de coeur. » M. de Guise lui avoua après qu'il avoit fait cette malice pour voir s'il étoit vrai que Crillon n'eût jamais peur. Crillon lui répondit fortement: « Jeune homme, s'il me fût arrivé de témoigner la moindre foiblesse, je vous eusse poignardé. » Quand M. du Perron, alors évêque d'Evreux, en instruisant le Roi, voulut lui parler du purgatoire: « Ne touchez point cela, dit-il, c'est le pain des moines. » Cela me fait souvenir d'un médecin de M. de Créqui, qui à l'ambassade de son maître, à Rome, comme quelqu'un au Vatican demandoit où étoit la cuisine du pape, dit en riant que c'étoit le purgatoire. On le voulut mener à l'inquisition, mais on n'osa quand on sut à qui il étoit. Arlequin et sa troupe vinrent à Paris en ce temps-là, et, quand il alla saluer le Roi, il prit si bien son temps, car il étoit fort dispos, que Sa Majesté s'étant levée de son siège, il s'en empara et comme si le Roi eût été Arlequin: « Eh! bien! Arlequin, lui dit-il, vous êtes venu ici avec votre troupe pour me divertir; j'en suis bien aise, je vous promets de vous protéger et de vous donner tant de pension. » Le Roi ne l'osa dédire de rien, mais il lui dit: « Holà! il y a assez longtemps que vous faites mon personnage; laissez-le-moi faire à cette heure. » Le jour que Henri IV entra dans Paris, il fut voir sa tante de Montpensier, et lui demanda des confitures. « Je crois, lui dit-elle, que vous faites cela pour vous moquer de moi. Vous pensez que nous n'en avons plus. -- Non, répondit-il, c'est que j'ai faim. » Elle fit apporter un pot d'abricots, et en prenant elle en vouloit faire l'essai; il l'arrêta, et lui dit: « Ma tante, vous n'y pensez pas. -- Comment! reprit-elle, n'en ai-je pas fait assez pour vous être suspecte ? -- Vous ne me l'êtes point, ma tante. Ah! répliqua-t-elle, il faut être votre servante. » Et effectivement elle le servit depuis avec beaucoup d'affection. Quelque brave qu'il fût, on dit que, quand on lui venoit dire: « Voilà les ennemis, » il lui prenoit toujours une espèce de dévoiement, et que, tournant cela en raillerie il disoit: « Je m'en vais faire bon pour eux. » Il étoit larron naturellement, il ne pouvoit s'empêcher de prendre ce qu'il trouvoit; mais il le renvoyoit. Il disoit que s'il n'eût été Roi, il eût été pendu. Pour sa personne, il n'avoit pas une mine fort avantageuse. Madame de Simier, qui étoit accoutumée à voir Henri III, dit, quand elle vit Henri IV: « J'ai vu le Roi, mais je n'ai pas vu _Sa Majesté_. » Il y a à Fontainebleau une grande marque de la bonté de ce prince. On voit dans un des jardins une maison qui avance dedans et v fait un coude. C'est qu'un particulier ne voulut jamais la lui vendre, quoiqu'il lui en voulût donner beaucoup plus qu'elle ne valoit. Il ne voulut point lui faire de violence. Lorsqu'il voyoit une maison délabrée, il disoit: « Ceci est à moi, ou à l'église. » ***** LE CONNÉTABLE DE LESDIGUIÈRES François de Bonne, seigneur de Lesdiguières, étoit d'une maison noble et ancienne des montagnes du Dauphiné, mais pauvre. Après avoir fait ses études, il se fit recevoir avocat au parlement de Grenoble, et y plaida, dit-on, quelquefois; mais se sentant appelé à de plus grandes choses, il se retira chez lui, en dessein d'aller à la guerre. Cependant, n'ayant pas autrement de quoi se mettre en équipage, il emprunta une jument à un hôtelier de son village, faisant semblant d'aller voir un de ses parents. Or cette jument, n'appartenant pas à cet hôtelier, lui fut redemandée, et cela donna sujet à un procès qui, quoique de petite conséquence, dura pourtant si longtemps, comme il n'arrive que trop souvent, qu'avant qu'il fût terminé M. de Lesdiguières étoit déjà gouverneur du Dauphiné. Un jour donc qu'il passoit à cheval, suivi de ses gardes, dans la place de Grenoble, ce pauvre hôtelier, qui y étoit à la poursuite de son procès, ne put s'empêcher de dire assez haut: « Le diable emporte François de Bonne, tant il m'a causé de mal et d'ennui ! » Un des assistants lui demanda pourquoi il parloit ainsi; cet homme lui raconta toute l'histoire de la jument. Celui qui lui avoit fait cette demande étoit un des domestiques de M. de Lesdiguières, et le soir même il lui en fit le conte; car le connétable avoit, dit-on, cette coutume, qu'il vouloit voir tous ses domestiques avant de se coucher, et quelquefois il s'entretenoit familièrement avec eux. Ayant su cette aventure, il commanda à cet homme de lui amener le lendemain le pauvre hôtelier, qui, bien étonné et intimidé exprès par son conducteur, se vint jeter aux pieds de M. de Lesdiguières, lui demandant pardon de ce qu'il avoit dit de lui; mais lui, n'en faisant que rire, le releva, et pendant qu'il il l'entretenoit du temps passé, on fit venir la partie adverse, avec laquelle il s'accorda sur-le-champ, et donna même quelque récompense à ce bonhomme. M. le connétable aimoit à se souvenir de sa première fortune, et on en voit aujourd'hui une grande marque, en ce qu'ayant fait bâtir un superbe palais à Lesdiguières, il prit plaisir à laisser tout auprès, en son entier, la petite maison où il étoit né, et que son père avoit habitée. Pour venir à madame la connétable de Lesdiguières, sa femme, qui est morte il n'y a pas longtemps, elle s'appeloit Marie Vignon, et étoit fille d un fourreur de Grenoble. Elle fut mariée à un marchand drapier de la même ville, nommé sire Aymon Mathel, dont elle eut deux filles. C'étoit une assez belle personne, mais il n'y avoit rien d'extraordinaire. Son premier galant fut un nommé Roux, secrétaire de la cour de parlement de Grenoble, qui, depuis, la donna à M. de Lesdiguières. Or, ce Roux étoit grand ami d'un cordelier, appelé de Nobilibus, qui fut brûlé à Grenoble pour avoir dit la messe sans avoir reçu les ordres. On le soupçonnoit aussi de magie, et le peuple croit encore aujourd'hui que ce cordelier avoit donne à madame la connétable des charmes pour se rendre maîtresse de l'esprit de M. de Lesdiguières. Il est bien certain qu'elle eut d'abord un fort grand pouvoir sur lui. Cette amour ne dura pas longtemps, que la femme ne quittât la maison de son mari; elle ne logeoit pourtant pas avec son galant, mais en un logis séparé, où il lui donna grand équipage, et bientôt après il la fit marquise Il en eut deux filles durant cette séparation d'avec son mari. On dit que les parents de M. de Lesdiguières gagnèrent son médecin, qui lui conseilla, pour sa santé, de changer de maîtresse, et qu'en même temps, pour essayer de la lui faire oublier, on lui présenta une fort belle personne, nommée Pachon, femme d'un de ses gardes. Mais la marquise, car on l'appelait ainsi alors, fit donner des coups de bâton à cette femme, dans la maison même de M. de Lesdiguières, et incontinent après s'alla jeter à ses pieds. Elle n'eut pas grande peine à faire sa paix, et fut plus aimée qu'auparavant. M. de Lesdiguières étoit obligé de faire plusieurs voyages; elle le suivit partout, et même à la guerre; on dit pourtant qu'il il voulut faire en sorte que le drapier la reprît, et qu'il lui fit offrir pour cela de le faire intendant de sa maison. Mais ce marchand, qui étoit homme d'honneur, n'y voulut jamais entendre. Elle étoit demeurée à Grenoble, tandis que M. de Lesdiguières étoit au siège de quelque place dans le Languedoc. En ce temps-là, un certain colonel Alard, Piémontais, vint faire des recrues en Dauphiné. Elle en fut cajolée, mais non pas aussi ouvertement qu'elle l'avoit été auparavant par M. de Nemours, qui lui fit mille galanteries, durant un voyage que M. de Lesdiguières avoit été obligé de faire en Picardie. Or, comme elle ne pensoit qu'à devenir femme de . de Lesdiguières, et que la vie de son mari étoit un obstacle insurmontable, elle persuada à ce colonel de l'assassiner; ce qu'il fit en cette sorte. Le drapier, ayant abandonné son commerce, s'étoit retiré aux champs depuis quelques années, en un lieu appelé le Port-de-Gien, dans la paroisse de Mellan, à une petite lieue de Grenoble. Le colonel monte à cheval, accompagné d'un grand valet italien à pied; il arrive de bonne heure en ce lieu, et, ayant rencontré un berger, il lui demanda la maison du capitaine Clavel. Le berger lui dit qu'il ne connoissoit personne de ce nom-la, mais que, s'il il demandoit la maison de sire Mathel, c'étoit l'une de ces deux qu'il voyoit seules assez près de là. Le colonel le pria de l'y conduire, afin que le berger lui montrât l'homme qu'il cherchoit, car il ne le connoissoit pas. Ils n'eurent pas fait beaucoup de chemin que le berger lui montra le drapier qui se promenoit seul, le long d'une pièce de terre, le colonel le remercie, lui donne pourboire et le renvoie. Après il va au marchand, et le porte par terre d'un coup de pistolet, qu'il accompagne de quelques coups d'épée, de peur de manquer à le tuer. La justice fit prendre le valet du mort et une servante, qui étoit sa concubine, avec le berger, qui raconta toute l'histoire, sans pouvoir nommer le meurtrier. On lui demanda s'il le reconnoîtroit bien. Il répondit qu'oui. C'est pourquoi on le mit à Grenoble à une grille de la prison qui répond sur la grande place, appelée Saint-André. Il n'y fut pas longtemps sans voir passer le colonel, qu'il reconnut aussitôt, et qui fut tout aussitôt emprisonné, car il avoit cru sottement que ce berger n'avoit rien vu. M. de Lesdiguières, en ayant reçu avis en diligence, craignait que, si cette affaire s'approfondissoit, sa maîtresse n'y fût terriblement embarrassée, il partit promptement du lieu où il étoit, et, entrant dans la ville sans qu'on l'y attendît, alla d'autorité délivrer le Piémontais, et le fit sauver en même temps. Le parlement fit du bruit, et voulut s'en venger sur la maîtresse de M. de Lesdiguières, ne pouvant s'en venger sur lui-même. Mais comme le connétable étoit adroit, il sut si bien négocier avec chaque conseiller en particulier qu'il ne se parla plus de cette affaire. Depuis ce temps-là, il fut encore cinq ou six ans sans épouser la marquise, et à la fin il s'y résolut, pour légitimer les deux filles qu'il en avoit eues. Elles étoient adultérines pourtant. (1) [(1) En partant pour s'aller marier, il dit à sa maîtresse: « Allons donc faire cette sottise, puisque vous le voulez. » (T.)] Voici ce que Bezançon a rapporté de sa mort. Il travailloit avec lui, le propre jour qu'il mourut, à des départs de gens de guerre. « Il faudroit, lui dit Bezançon, que M. de Créqui fût ici. -- Voire, répondit le connétable, nous aurions beau l'attendre, s'il a trouvé un chambrillon en son chemin, il ne viendra d'aujourd'hui. » Il travailla de fort bon sens, après il fit venir son curé. « Monsieur le curé, lui dit-il, faites- moi faire tout ce qu'il faut. Quand tout fut fait: « Est-ce là tout, dit-il, monsieur le curé? -- Oui, monsieur. -- Adieu, monsieur le curé, en vous remerciant. » Le médecin lui dit: « Monsieur, j'en ai vu de plus malades échapper. -- Cela peut être, répondit-il, mais ils n'avoient pas quatre- vingt- cinq ans comme moi. » Il vint des moines à qui il avoit donné quatre mille écus, qui eussent bien voulu en avoir encore autant. Ils lui promettoient paradis en récompense. « Voyez-vous, » leur dit-il, « mes pères? si je ne suis sauvé pour quatremille écus, je ne le serai pas pour huit mille. Adieu. » Il mourut sur cela le plus tranquillement du monde. ***** LA REINE MARGUERITE DE VALOIS La reine Marguerite, étoit belle en sa jeunesse, hors qu'elle avoit les joues un peu pendantes, et le visage un peu trop long. Jamais il n'y eut une personne plus encline à la galanterie. Elle avoit d'une sorte de papier dont les marges étoient toutes pleines de trophées d'amour. C'étoit le papier dont elle se servoit pour ses billets doux. Elle parloit _phébus_ selon la mode de ce temps-là, mais elle avoit beaucoup d'esprit. On a une pièce d'elle, qu'elle a intitulée: la Ruelle mal assortie, où l'on peut voir quel étoit son style de galanterie. Elle portoit un grand vertugadin, qui avoit des pochettes tout autour, en chacune desquelles elle mettoit une boîte où étoit le coeur d'un de ses amants trépassés; car elle étoit soigneuse, à mesure qu'ils mouroient, d'en faire embaumer le coeur. Ce vertugadin se pendoit tous les soirs à un crochet qui fermoit à cadenas, derrière le dossier de son lit. On dit qu'un jour M. de Turenne, depuis M. de Bouillon, étant ivre, lui dégobilla sur la gorge en la voulant jeter sur un lit. Elle devint horriblement grosse, et avec cela elle faisoit faire ses carrures et ses corps de jupes beaucoup plus larges qu'il ne le falloit, et ses manches à proportion. Elle avoit un moule (1) un demi-pied plus haut que les autres, et étoit coiffée de cheveux blonds, d'un blond de filasse blanchie sur l'herbe. [(1) Forme de bonnets dans le genre des hennins.] Elle avoit été chauve de bonne heure; pour cela elle avoit de grands valets de pieds que l'on tondoit de temps en temps. Elle avoit toujours de ces cheveux-là dans sa poche, de peur d'en manquer; et pour se rendre de plus belle taille, elle faisoit mettre du fer-blanc aux deux côtés de son corps pour élargir la carrure. Il y avoit bien des portes où elle ne pouvoit passer. Elle aima sur la fin de ses jours un musicien nommé Villars. Il falloit que cet homme eût toujours des chausses troussées et des bas d'attache, quoique personne n'en portât plus. On l'appeloit vulgairement _le Roi Margot_. Elle a eu quelques bâtards, dont l'un, dit-on, a vécu, et a été capucin. Ce roi Margot n'empêchoit point que la bonne reine ne fût bien dévote et bien craignant Dieu, car elle faisoit dire une quantité étrange de messes et vêpres. Hors la folie de l'amour, elle étoit fort raisonnable. Elle ne vouloit point consentir à la dissolution de son mariage en faveur de madame de Beaufort. Elle avoit l'esprit fort souple et savoit s'accommoder au temps. Elle a dit mille cajoleries à la feue Reine-mère, et quand M. de Souvray et M. de Pluvinel lui menèrent le feu Roi, elle s'écria: « Ah! qu'il est beau ! ah ! qu'il est bien fait, que le Chiron est heureux qui élève cet Achille! » Pluvinel, qui n'étoit guère plus subtil que ses chevaux, dit à M. de Souvray : « Ne vous disois-je pas bien que cette méchante femme nous diroit quelque injure. » M. de Souvray lui-même n'étoit guère plus habile. On avoit fait des vers dans ce temps-là qu'on appeloit _les Visions de la cour_, où l'on disoit de lui _qu'il n'avoit de Chiron que le train de derrière_. Henri IV alloit quelquefois visiter la reine Marguerite, et gronda de ce que la Reine- mère n'alla pas assez avant la recevoir à la première visite. Durant ses repas, elle faisoit toujours discourir quelque homme de lettres. Pitard, qui a écrit de la morale, étoit à elle, et elle le faisoit parler assez souvent. Le feu Roi s'avisa de danser un ballet _de la vieille cour_, où, entre autres personnes qu'on représentoit, on représenta la reine Marguerite avec la ridicule figure dont elle étoit sur ses vieux jours. Ce dessein n'étoit guère raisonnable en soi; mais au moins devoit-on épargner la fille de tant de rois. A propos de ballets, une fois qu'on en dansoit un chez elle, la duchesse de Retz la pria d'ordonner qu'on ne laissât entrer que ceux qu'on avoit conviés, afin qu'on pût voir le ballet à son aise. Une des voisines de la reine Marguerite, nommée mademoiselle Loiseau, jolie femme et fort galante, fit si bien qu'elle y entra. Des que la duchesse l'aperçut, elle s'en mit en colère, et dit à la reine qu'elle la prioit de trouver bon que, pour punir cette femme, elle fît seulement une petite question. La reine lui conseilla de n'en rien faire, et lui dit que cette demoiselle avoit bec et ongles, mais voyant que la duchesse s'y opiniâtroit, elle le lui permit enfin. On fait donc approcher mademoiselle Loiseau (1), qui vint avec un air fort délibéré: « Mademoiselle, lui dit la duchesse, je voudrois bien vous prier de me dire si les oiseaux ont des cornes? -- Oui, Madame, répondit-elle, les ducs (2) en portent. » [ (1) On ne donnoit alors que la qualification de _demoiselle_ aux femmes bourgeoises; celle de _madame_ n'appartenoit qu'aux femmes de qualité.(M.)] [ (2) Madame de Retz étoit galante. (T.)] La reine, oyant cela, se mit à rire, et dit à la duchesse: « Eh bien! n'eussiez-vous pas mieux fait de me croire? » J'ai ouï faire un conte de la reine Marguerite qui est fort plaisant. Un gentilhomme gascon nommé Salignac, devint, comme elle étoit encore jeune, éperdument amoureux d'elle, mais elle ne l'aimoit point. Un jour, comme il lui reprochait son ingratitude: « Or çà, lui dit-elle, que feriez-vous pour me témoigner votre amour? -- Il n'y a rien que je ne fisse, répondit-il. -- Prendriez-vous bien du poison? -- Oui, pourvu que vous me permissiez d'expirer à vos pieds. » -- « Je le veux, » reprit-elle. On prend jour; elle lui fait préparer une bonne médecine fort laxative. Il l'avale, et elle l'enferme dans un cabinet, après lui avoir juré de venir avant que le poison opérât. Elle le laissa là deux bonnes heures, et la médecine opéra si bien que, quand on vint lui ouvrir, personne ne pouvoit durer autour de lui. Je crois que ce jeune homme a été depuis ambassadeur en Turquie. ***** MADAME DE VILLARS C'étoit une des soeurs de madame de Beaufort. Elle avoit épousé le neveu de M. l'amiral de Villars. Ils s'appeloient Brancaccio en leur nom, et viennent du royaume de Naples. Son oncle qui ne s'étoit point marié, lui avoit laissé beaucoup de bien; il n'y a jamais eu un si pauvre homme. Lui et .sa femme ont mangé huit cent mille écus d'argent comptant, et soixante mille livres de rente en fonds de terre, dont il n'en est resté que dix-sept, qui étoient substituées. Il avoit eu une terre de vingt-cinq mille livres de rente, de l'argent qu'il avoit reçu du cardinal de Richelieu pour le Havre-de-Grâce, la lieutenance du roi de Normandie, et le vieux palais de Rouen Par le marché il eut un brevet de duc, mais il ne fut reçu qu'au parlement de Provence, où il trouva plus de crédit qu'ailleurs, à cause qu'il étoit de ce pays-là. Avant cela, le mari et la femme demeuroient d'ordinaire au Havre. Elle y fit (il est vrai que cela n'étoit pas son eapprentissage) le coup le plus effronté qu'aucune femme ait guère fait en amour. Un capucin, nommé le père Henri de La Grange-Palaiseau, de la maison d'Harville, qui peut-être s'étoit fait religieux pour ne pouvoir vivre selon sa condition, faute de biens, fut envoyé par le Provincial au couvent qu'ils ont au Havre. C'étoit un des plus beaux hommes de France, et de la meilleure mine, homme d'esprit. et à la vie duquel il n'y avoit rien à reprendre. Il prêcha l'Avent au Havre. Dès le premier sermon, madame de Villars devint passionnément amoureuse de lui, et, pour le tenter, elle s'ajustoit tous les jours le mieux qui lui étoit possible. Elle quitta pour lui l'habit extravagant qu'elle portoit au Havre. C'étoit une espèce de pourpoint avec un haut-de- chausses et une petite jupe de gaze par-dessus, de sorte qu'on voyoit tout au travers. Pensez qu'avec ce pourpoint elle n'avoit pas une coiffe: elle n'avoit garde. Elle portoit toujours un chapeau avec des plumes. Parée donc de son mieux, elle s'alloit toujours mettre vis-à-vis de la chaire, sans masque et la gorge fort découverte, car c'étoit ce qu'elle avoit de plus beau; pour les traits du visage, ils n'étoient pas merveilleux: Elle avoit les yeux petits et la bouche grande, mais sa taille, ses cheveux et son teint étoient incomparables. En ce temps-là elle étoit encore fort jeune. Tout cela ne toucha point notre capucin. Que fait-elle ? Elle envoie à Rome pour faire avoir au père Henri de La Grange la permission de la confesser; elle expose qu'elle avoit été touchée de ses sermons, qu'ayant jusques alors été trop avant dans le monde, elle croyoit que Dieu se vouloit servir de cette voie pour sa conversion. En même temps, elle se tue de dire partout que les prédications de ce bon père seroient cause qu'elle changeroit de vie. A Rome, elle obtint facilement la permission qu'elle demandoit, et, l'ayant fait signifier, elle demande qu'il l'entende en confession dans une chapelle qui étoit chez elle. Les autres capucins, qui croyoient que cela feroit venir l'eau au moulin, l'y envoyèrent aussitôt. Mais la dame, au lieu de se confesser de ses vieux péchés, car elle avoit dit qu'elle vouloit faire une confession générale, le voulut persuader de lui en faire faire de nouveaux. Le bon père fait des signes de croix et la tance sévèrement. Elle ne perd point courage, elle fait tout ce qu'elle peut pour l'exciter, et lui montra peut-être ce qu'elle ne lui pouvoit montrer durant le sermon. Tout cela ne servit de rien: il la laisse demi-folle. Au sortir de là, il demande permission au supérieur de se retirer. Elle en a avis et fait garder les portes; il trouve pourtant moyen de s'évader. Elle le sait, monte secrètement à cheval et court après. Elle l'attrape dans un bois, elle descend, et le presse de revenir; il se dépêtre d'elle, prend son cheval et s'enfuit à Paris. L'amante délaissée, afin d'avoir un prétexte d'aller aussi à Paris et de suivre son amant, feint d'être malade et de vomir du sang. Effectivement elle en vomissoit, mais ce n'étoit pas du sien, tout cela se faisoit par artifice. Elle se fait porter à Paris dans un brancard pour s'y faire traiter. Le bruit courut qu'elle se mouroit. Elle écrivit en vain au père de La Grange, et, voyant qu'il n'y avoit plus d'espérance elle se guérit toute seule. Mais avant cela elle découvrit qu'il étoit à Rouen; lui, qui savoit que cette folle y étoit aussi, disoit sa messe le premier, et se tenoit caché tout le jour; elle y alla de si bonne heure qu'elle le vit au nez; pour elle, elle étoit déguisée en bourgeoise. Il fit un grand cri quand il l'aperçut, mais il ne laissa pas de dire sa messe: ce fut en allant à l'autel qu'il la reconnut. Il partit dès le jour même. Elle fut aimée ensuite de M. de Chevreuse. En ce temps-là, faute d'argent, elle souffrit les galanteries d'un partisan nommé Moisset; c'est celui qui a bâti Ruel; c'étoit le Montauron de ce temps-là. Elle fut même si dévergondée que de loger chez lui. M. de Chevreuse lui en fit des reproches et feignit de la vouloir quitter. Elle, pour lui montrer qu'elle ne pouvoit vivre sans lui, fit semblant d'avaler des diamants, non enchâssés, qu'elle tenoit alors dans une boîte mais elle laissa tomber les diamants, et ne fit que lécher les bords de la boîte. Sur cela on fit un conte quelque temps après: on disoit que feu Comminges, frère de Guitaud, capitaine des gardes de la Reine, qui la servoit auprès de M. de Bassompierre, dont elle s'étoit éprise, lui ayant rapporté que M. de Bassompierre ne correspondoit point à sa passion, elle avala des diamants; que Comminges, qui étoit avare, la prit par le cou et les lui fit rendre; et que sachant combien il y en avoit, il la pensa étrangler pour lui en faire rejeter un qui restoit, et qu'après il les emporta tous. Madame de Villars étoit la plus grande escroqueuse du monde. Quand il fallut sortir du Havre pour ne point faire crier toute la ville, car ils devoient à Dieu et au monde, elle fit publier que tous leurs créanciers vinssent un certain jour parler à elle. Elle parla à tous en particulier, leur avoua qu'elle n'avoit point d'argent, mais qu'elle avoit, en deux ou trois lieux qu'elle leur nomma, des magasins de pommes à cidre pour dix ou douze mille écus, qu'elle leur en donneroit pour les deux tiers de leur dette, et une promesse pour le reste payable en tel temps. Elle disoit cela à chacun d'eux avec sa protestation qu'elle ne traitoit pas les autres de la sorte, et qu'il se gardât bien de s'en vanter. Les pauvres gens, les plus contents du monde, prirent chacun en paiement un ordre aux fermiers de donner à l'un pour tant de pommes et pour tant à l'autre; mais quand ils y furent, ils ne trouvèrent en tout que pour cinq cents livres de pommes. ***** MALHERBE Sa conversation étoit brusque, il parloit peu, mais il ne disoit mot qui ne portât. Quelquefois même il étoit rustre et incivil, témoin ce qu'il fit à Desportes. Régnier l'avoit mené dîner chez son oncle; ils trouvèrent qu'on avoit déjà servi. Desportes le reçut avec toute la civilité imaginable et lui dit qu'il lui vouloit donner un exemplaire de ses _Psaumes_, qu'il venoit de faire imprimer. En disant cela, il se met en devoir de monter à son cabinet pour l'aller quérir. Malherbe lui dit rustiquement qu'il les avoit déjà vus, que cela ne méritoit pas qu'il prît la peine de remonter, et que son potage valoit mieux que ses _Psaumes_. Il ne laissa pas de dîner, mais sans dire mot, et après dîner ils se séparèrent, et ne se sont pas vus depuis. Cela le brouilla avec tous les amis de Desportes; et Régnier, qui étoit son ami, et que Desportes estimoit pour le genre satirique à l'égal des anciens, fit une satire contre lui qui commence ainsi: Rapin, le favori d'Apollon et des muses, etc. Desportes, Bertaut, et des Yveteaux même critiquèrent tout ce qu'il fit. Il s'en moquoit, et dit que, s'il s'y mettoit, il feroit de leurs fautes des livres plus gros que leurs livres mêmes. Il avoit marqué Desportes, et disoit qu'il feroit de ses fautes un livre plus gros que toutes ses poésies ensemble. Des Yveteaux lui disoit que c'étoit une chose désagréable à l'oreille que ces trois syllabes: _ma, la, pla_, toutes de suite dans un vers: Enfin cette beauté m'a la place rendue. « Et vous, lui répondit-il, vous avez bien mis: _pa, ra , bla, la, fla_. « -- Moi ? reprit des Yveteaux, vous ne sauriez me le montrer. -- N'avez-vous pas mis, répliqua Malherbe: « Comparable à la flamme? » De toute cette volée, il n'estimoit que Bertaut, encore ne l'estimoit-il guère: « Car, disoit-il, pour trouver une pointe, il faisoit les trois premiers vers insupportables, » Il n'aimoit pas du tout les Grecs, et particulièrement il s'étoit déclaré ennemi du galimatias de Pindare. Virgile n'avoit pas l'honneur de lui plaire. Il y trouvoit beaucoup de choses à redire, entre autres ce vers où il y a: _Euboïcis Camarum allabitur oris_ lui sembloit ridicule. « C'est dit-il, comme si quelqu'un alloit mettre _aux rives françoises de Paris _». Ne voilà-t-il pas une belle objection ! Stace lui sembloit bien plus beau. Pour les autres, il estimoit Horace, Juvénal, Martial, Ovide, et Sénèque le tragique. Les Italiens ne lui revenoient point; il disoit que les sonnets de Pétrarque étoient à la grecque, aussi bien que les épigrammes de mademoiselle de Gournay . De tous leurs ouvrages il ne pouvoit souffrir que l'Aminte du Tasse. A l'hôtel Rambouillet, on amena un jour je ne sais quel homme, qui disloquoit tout le corps aux gens et le remettoit, sans leur faire mal. On l'éprouva sur un laquais. Malherbe, qui y étoit, voyant cela, lui dit: « Démettez-moi le coude. » Il ne sentit point de mal. Après il se le fit remettre aussi sans douleur. « Cependant, dit-il, si cet homme fût mort tandis que j'avois comme cela le coude démis, on auroit crié au _curieux impertinent_. » Il faisoit presque tous les jours sur le soir quelque petite conférence dans sa chambre avec Racan, Colomby, Maynard et quelques autres. Un habitant d'Aurillac, où Maynard étoit alors président, vint une fois heurter à la porte en demandant: « M. le président n'est-il point ici ? » Malherbe se lève brusquement à son ordinaire, et dit à ce monsieur le provincial: « Quel président demandez-vous ? Sachez qu'il n'y a que moi qui préside ici. » Lingendes, qui étoit pourtant assez poli, ne voulut jamais subir la censure de Malherbe, et disoit que ce n'étoit qu'un tyran, et qu'il abattoit l'esprit aux gens. Un jour Henri IV lui montra des vers qu'on lui avoit présentés. Ces vers commençoient ainsi: Toujours l'heur et la gloire Soient à votre côté! De vos faits à la mémoire Dure à l'éternité! Malherbe, sur-le-champ et sans en lire davantage, les retourna ainsi: Que l'épée et la dague Soient à votre côté; Ne courez point la bague Si vous n'êtes botté. Et là-dessus se retira, sans en dire autrement son avis. Le Roi lui montra une autre fois la première lettre que M. le Dauphin, depuis Louis XIII, lui avoit écrite, et ayant remarqué qu'il avoit signé _Loys_ sans u, il demanda au Roi si M. le Dauphin avoit nom _Loys_. Le Roi demanda pourquoi: « Parce qu'il signe _Loys_ et non _Louys_.» On envoya quérir celui qui montroit à écrire à ce jeune prince pour lui faire voir sa faute, et Malherbe disoit qu'il étoit cause que M. le Dauphin avoit nom _Louis_. Comme les États-généraux se tenoient à Paris, il y eut une grande contestation entre le clergé et le tiers-état, qui donna sujet à cette célèbre harangue de M. le cardinal du Perron. Cette affaire s'échauffant, les évêques menaçoient de se retirer et de mettre la France à l'interdit. M. de Bellegarde avoit peur d'être excommunie; Malherbe lui dit, pour le consoler, que cela lui seroit fort commode, et que, devenant noir comme les excommuniés, il n'auroit pas la peine de se peindre la barbe et les cheveux. Une autre fois il lui disoit: « Vous faites bien le galant; lisez-vous encore à livre ouvert ? » C'étoit sa façon de parler pour dire: Être toujours prêt à servir les dames. M. de Bellegarde lui dit que oui. « Ma foi, répondit-il, je vous envie plus cela que votre duché- pairie. » Il y eut grande contestation entre ceux qu'il appeloit du pays _d'A-Dieu-Sias _(ce sont ceux de delà la rivière de Loire) et ceux deçà, qu'il appeloit du pays de _Dieu vous conduise_, pour savoir s'il falloit dire une _cueiller _ou une _cueillere_. Le roi et M. de Bellegarde, tous deux du pays d'_A-Dieu-Sias_, étoient pour cueillère, et disoient que ce mot étant féminin, devoit avoir une terminaison féminine. Le pays de _Dieu vous conduise _ alléguoit, outre l'usage, que cela n'étoit pas sans exemple, et que _perdrix, met (1), mer_ et autres étoient féminins et avoient pourtant une terminaison masculine. [(1) C'est un mot de province pour huche. (T.)] Le Roi demanda à Malherbe de quel avis il étoit. Malherbe le renvoya aux crocheteurs du Port-au-Foin comme il avoit accoutumé; et comme le Roi ne se tenoit pas bien convaincu, il lui dit à peu près ce qu'on dit autrefois à un empereur romain: « Quelque absolu que vous « soyez, vous ne sauriez, Sire, ni abolir ni établir un mot, si l'usage ne l'autorise. » A propos de cela, M. de Bellegarde lui envoya demander un jour lequel étoit le meilleur de _dépensé _ou de _dépendu_. Il répondit sur-le-champ que _dépensé_ étoit plus françois, mais que _pendu, dépendu, répendu_, et tous les composés de ce vilain mot, étoient plus propres pour les Gascons. Il perdit sa mère environ l'an 1615, qu'il étoit âgé de plus de cinquante-huit ans; et comme la Reine lui eut fait l'honneur de lui envoyer un gentilhomme pour le consoler, il dit au gentilhomme qu'il ne pouvoit se revancher de la bonté que la Reine avoit eue pour lui qu'en priant Dieu que le Roi pleurât sa mort aussi vieux qu'il pleuroit celle de sa mère. Il délibéra longtemps s'il devoit prendre le deuil, et disoit: « Je suis en propos de n'en rien faire; car regardez le gentil orphelin que je ferois. » Enfin, pourtant, il s'habilla de deuil. Un jour, au cercle, je ne sais quel homme, qui faisoit fort le prude, lui fit un grand éloge de madame la marquise. de Guercheville, qui étoit alors présente, comme dame d'honneur de la Reine-mère, et après lui avoir compté toute sa vie et comme elle avoit résisté aux poursuites amoureuses du feu roi, Henri le Grand, il conclut son panégyrique par ces mots en la lui montrant: « Voilà, Monsieur, ce qu'a fait la vertu. » Malherbe, sans hésiter, lui montra la connétable de Lesdiguières, qui étoit assise auprès de la Reine, et lui dit: « Voilà, Monsieur, ce qu'a fait le vice. » Sa façon de corriger son valet étoit plaisante. Il lui donnoit dix sols par jour, c'étoit honnêtement en ce temps-là, et vingt écus de gages; et quand ce valet l'avoit fâché, il lui faisoit une remontrance en ces termes: « Mon ami, quand on offense son maître, on offense Dieu, et quand on offense Dieu, il faut, pour en obtenir le pardon, jeûner et donner l'aumône. C'est pourquoi je retiendrai cinq sous de votre dépense que je donnerai aux pauvres à votre intention, pour l'expiation de vos péchés. » Tout son contentement étoit d'entretenir ses amis particuliers, comme Racan, Colomby, Yvrande et autres, du mépris qu'il faisoit de toutes les choses qu'on estimoit le plus dans le monde. Il disoit souvent à Racan, qui est de la maison de Bueil, que c'étoit une folie de se vanter d'être d'une ancienne noblesse; que plus elle étoit ancienne, plus elle étoit douteuse; et qu'il ne falloit qu'une femme lascive pour pervertir le sang de Charlemagne ne et de saint Louis, que tel qui se pensoit issu de ces grands héros étoit peut-être venu d'un valet de chambre ou d'un violon. Il ne s'épargnoit pas lui-même en l'art où il excelloit, et disoit souvent à Racan: « Voyez-vous, mon cher Monsieur, si nos vers vivent après nous, toute la gloire que nous pouvons en espérer, c'est qu'on dira que nous avons été deux excellents arrangeurs de syllabes, et que nous avons été tous deux bien fous de passer toute notre vie à un exercice si peu utile et au public et à nous, au lieu de l'employer à nous donner du bon temps, et à penser à l'établissement de notre fortune. » Il avoit un grand mépris pour tous les hommes en général, et il disoit, après avoir conté en trois mots la mort d'Abel: « Ne voilà-t-il pas un beau début? Ils ne sont que trois ou quatre au monde, et ils s'entretuent déjà; après cela, que pouvoit espérer Dieu des hommes pour se donner tant de peine à les conserver ? » Il parloit fort ingénument de toutes choses; il ne faisoit pas grand cas des sciences, principalement de celles qui ne servent qu'à la volupté, au nombre desquelles il mettoit la poésie. Et comme un jour un faiseur de vers se plaignoit à lui qu'il n'y avoit de récompense que pour ceux qui servoient le Roi dans ses armées et dans les affaires d'importance, et que l'on étoit trop cruel pour ceux qui excelloient dans les belles-lettres, Malherbe lui répondit que c'étoit une sottise de faire le métier de rimeur, pour en espérer autre récompense que son divertissement; et qu'un poète n'étoit pas plus utile à l'État qu'un bon joueur de quilles. Etant allé avec feu du Monstier et Racan aux Chartreux pour voir un certain Père Chazerey, on ne voulut leur permettre de lui parler qu'ils n'eussent dit chacun un _Pater_; après le Père vint et s'excusa de ne pouvoir les entretenir. « Faites-moi rendre mon _Pater_, » dit Malherbe. Une fois il ôta les chenets du feu. C'étoient des chenets qui représentoient de gros satyres barbus: « Mon Dieu, dit-il, ces gros b... se chauffent tout à leur aise, tandis que je meurs de froid. » Un de ses neveux le vint voir une fois, après avoir été neuf ans au collège. Il lui voulut faire expliquer quelques vers d'Ovide, de quoi ce garçon se trouvoit bien empêché. Après l'avoir laissé ânonner un gros quart d'heure, Malherbe lui dit: « Mon neveu, croyez-moi, soyez vaillant, vous ne valez rien à autre chose. » Un gentilhomme de ses parents étoit fort chargé d'enfants; Malherbe l'en plaignoit, l'autre lui dit qu'il ne pouvoit avoir trop d'enfants, pourvu qu'ils fussent gens de bien. « Je ne suis point de cet avis, répondit notre poète, et j'aime mieux manger un chapon avec un voleur qu'avec trente capucins. » Le lendemain de la mort du maréchal d'Ancre, il dit à madame de Bellegarde, qu'il trouva allant à la messe: « Hé quoi, Madame, a-t-on encore quelque chose à demander à Dieu, après qu'il a délivré la France du maréchal d'Ancre? » Il avoit effacé plus de la moitié de son Ronsard et en cotoit les raisons à la marge. Un jour, Racan, Colomby, Yvrande et autres de ses amis le feuilletoient sur sa table, et Racan lui demanda s'il approuvoit ce qu'il n'avoit point effacé. « Pas plus que le reste, » dit-il. Cela donna sujet à la compagnie, et entre autres à Colomby, de lui dire qu'après sa mort ceux qui rencontreroient ce livre croiroient qu'il avoit trouve bon tout ce qu'il n'avoit peint rayé. «Vous avez raison » lui répondit Malherbe. Et sur l'heure il acheva d'effacer le reste. Il étoit mal meublé et logeoit d'ordinaire en chambre garnie, où il n'avoit que sept ou huit chaises de paille; et comme il étoit fort visité de ceux qui aimoient les belles- lettres, quand les chaises étoient toutes occupées, il fermoit sa porte par-dedans, et si quelqu'un heurtoit, il lui crioit: « Attendez, il n'y a plus de chaises, » disant qu'il valoit mieux ne les point recevoir que de les laisser debout. Il se vantoit d'avoir sué trois fois la v..., comme un autre se vanteroit d'avoir gagné trois batailles, et faisoit assez plaisamment le récit du voyage qu'il fit à Nantes pour aller trouver un homme qui guérissoit de cette maladie dans une chaise; sans doute c'étoit avec des parfums. Par son crédit il se fit céder cette chaise par un autre qui l'avoit déjà retenue, et il écrivit qu'il avoit gagné une _chaire_, à Nantes, où il n'y avoit pourtant point d'université. On l'appeloit chez M. de Bellegarde _le Père Luxure_. Il a toujours été fort adonné aux femmes, et se vantoit en conversation de ses bonnes fortunes et des merveilles qu'il y avoit faites. Le feu archevêque de Rouen l'avoit prié à dîner pour le mener après au sermon qu'il devoit faire en une église proche de chez lui. Aussitôt que Malherbe eut dîne, il s'endormit dans une chaise, et comme l'archevêque le pensa réveiller pour le mener au sermon: « Hé ! je vous prie, dit-il, dispensez-m'en; je dormirai bien sans cela. » Quand les pauvres lui disoient qu'ils prieroient Dieu pour lui, il leur répondoit « qu'il ne croyoit pas qu'ils eussent grand crédit auprès de Dieu, vu le pitoyable état où il les laissoit, et qu'il eût mieux aimé que M. de Luynes, ou M. le surintendant, lui eussent fait cette promesse ». En ce même hiver, il avoit une telle quantité de bas, presque tous noirs, que, pour n'en pas mettre plus à une jambe qu'à l'autre à mesure qu'il mettoit un bas, il mettoit un jeton dans une écuelle. Racan lui conseilla de mettre une lettre de soie de couleur à chacun de ses bas, et de les chausser par ordre alphabétique. Il le fit et le lendemain il dit à Racan: « J'en ai dans l'_L_, pour dire qu'il avoit autant de paires de bas qu'il y avoit de lettres jusqu'à celle-là. Un jour, chez madame des Loges, il montra quatorze tant chemise que chemisettes, ou doublure. Tout l'été il avoit de la panne, mais il ne portoit pas trop régulièrement son manteau sur les deux épaules. Il disoit, à propos de cela que Dieu n'avoit fait le froid que pour les pauvres ou pour les sots et que ceux qui avoient le moyen de se bien chauffer et de se bien vêtir ne devoient point souffrir le froid. Quand on lui parloit d'affaires d'État, il avoit toujours ce mot à la bouche qu'il a mis dans l'Épître préliminaire de Tite-Live, adressée à M. de Luynes, qu'il ne faut point se mêler de la conduite d'un vaisseau où l'on n'est que simple passager. Une fois, étant malade, il envoya quérir Thévenin, l'oculiste, qui étoit à M. de Bellegarde. Thévenin lui proposa de faire venir quelque médecin, et lui ayant nommé M. Robin: « Voilà un plaisant _Robin_, dit Malherbe, je ne veux point de cet homme-là. -- Hé bien! Voulez-vous donc M. Guénebeau ? -- Non, c'est un nom de chien-courant: _Guénebeau! to to ! Guénebeau_! . Voulez-vous donc M. Dacier? -- Encore moins, il est plus dur que le fer. -- Il faut donc M. Provins? » Il y consentit. Quand on lui montroit des vers où il y avoit des mots qui ne servoient qu'à la mesure ou à la rime, il disoit que c'était une bride de cheval attachée avec une aiguillette. Un homme de robe de fort bonne condition lui apporta d'assez _fichus_ vers qu'il avoit faits à la louange d'une dame, et lui dit, avant que de les lui lire, que des considérations l'avoient obligé à les faire. Malherbe les lut d'un air fort chagrin, et lui dit: « Avez-vous été condamné à être pendu, ou à faire ces vers ? car, à moins que de cela, on ne vous le sauroit pardonner. » Il n'étoit pas autrement persuadé de l'autre vie, et disoit, quand on lui parloit de l'enfer ou du paradis: « J'ai vécu comme les autres, je veux mourir comme les autres, et aller où vont les autres. » On dit qu'une heure avant que de mourir, il se réveilla comme en sursaut d'un grand assoupissement, pour reprendre son hôtesse, qui lui servoit de garde, d'un mot qui n'étoit pas bien français, à son gré; et comme son confesseur lui en voulut faire réprimande, il lui dit qu'il n'avoit pu s'en empêcher, et qu'il avoit voulu jusqu'à la mort maintenir la pureté de la langue françoise. ***** M . DES YVETAUX M. des Yvetaux se nommoit Vauquelin, et étoit d'une bonne famille de Caen. Il y a exercé la charge de lieutenant- général, dont il fut interdit après par arrêt du parlement de Rouen. Il vint à la cour et fut porté par Desportes, et après par le cardinal du Perron. Ses vers étoient médiocres, mais il avoit assez de feu; sa prose, à tout prendre, valoit mieux. Il savoit et avoit de l'esprit; il a eu en un temps toute la vogue qu'on sauroit avoir. Henri IV le fit précepteur de M. le Dauphin, après qu'il eut été précepteur de M. de Vendôme. Il s'est plaint qu'on ne vouloit pas qu'il fît du feu Roi un grand personnage. Durant la régence on lui ôta cette place par intrigue; peut-être la plainte que le clergé fit contre lui, et qui est imprimée dans les Mémoires ensuite de ceux de M. de Villeroi, y servit-elle. On l'a accusé de ne croire que médiocrement en Dieu. Je ne lui ai pourtant jamais ouï dire d'impiétés. Il est vrai que je ne l'ai connu que deux ans avant qu'il mourût. On l'accusoit aussi d'aimer les garçons. Pour les femmes, il les a aimées jusqu'à la fin, et a toujours mené une vie peu exemplaire. Il passoit pour médisant et pour aimer le vin. Quelquefois il étoit longtemps sans parler. On dit que Pluvinel et lui firent un voyage de Paris à Nantes et en revinrent, jouant toujours aux échecs, sans se dire mot pour cela. Ils avoient une machine dans le carrosse. Il disoit que les courtisans appeloient _bon temps _ le temps où les pensions étoient bien payées. Etant disgracié, il acheta une maison dans la rue des Marais, au faubourg, Saint- Germain, vers les Petits- Augustins. En ce temps-là il n'y avoit rien de bâti au-delà dans le faubourg; on l'appeloit, à cause de cela, _le dernier des hommes_. Cette maison a l'honneur d'être aussi extravagamment disposée que maison de France. Le grand jardin qu'il y joignit, et auquel on va par une voûte sous terre, est à peu près fait de même. Il se mit à faire là-dedans une vie voluptueuse. mais cachée: c'étoit comme une espèce de grand seigneur dans son sérail. En pensions, en bénéfices et en argent, il avoit beaucoup de bien, et pouvoit vivre fort à son aise. A son ordinaire, il s'habilloit fort bizarrement. Madame de Rambouillet dit que, la première fois qu'elle le vit, il avoit des chausses à bandes, comme celles des Suisses du Roi, rattachées avec des brides; des manches de satin de la Chine, un pourpoint et un chapeau de peaux de senteurs, une chaîne de paille à son cou, et il sortoit en cet habit-là. Il est vrai qu'il ne sortoit pas souvent; mais quelquefois, selon les visions qui lui prenoient, tantôt il étoit vêtu en satyre, tantôt en berger, tantôt en dieu, et obligeoit sa nymphe à s'habiller comme lui. Il représentoit quelquefois Apollon, qui court après Daphné , et quelquefois Pan et Syrinx. A cause qu'il devint amoureux de madame du Pin. mère de madame d'Estrades, au lieu de culs- de-lampe, il fit mettre des pommes de pin dorées à son plancher. Il y a des festons et des lacs d'amour de paille en je ne sais combien d'endroits, avec des chiffres de la même étoffe. Je ne sais quelle amitié il avoit pour la paille, mais il n'aimoit pas moins le vieux cuir, et n'avoit point d'autre tapisserie en été ni hiver. Il fut un peu épris d'une de mes parentes, madame d'Harambure, qui étoit allée voir son jardin. Un jour, il lui écrivit une lettre fort longue, où en un endroit il se fondoit furieusement en raison, car il lui disoit: « Encore que vous n'aimiez point les figues (elle n'en mangeoit point), elles ne laissent pas d'être friandes; de même mon amour, quoique vous n'en fassiez point de cas, n'est pas pourtant méprisable »; et au bas il y avoit: « Renvoyez-moi cette lettre, s'il vous plaît, car je n'ai point de double.» N'étoit-ce pas là une bonne lettre à garder ? Madame de Saint-Germain-Prévost, dont le fils se vantoit d'être fils de M. le maréchal de Biron, est celle de qui on a le plus parlé avec le bonhomme. Elle sut un jour qu'il devoit donner la collation chez lui à des dames. Elle trouve moyen d'y entrer justement comme on venoit de servir, et que les gens étoient tous allés avertir la compagnie, et, prenant la nappe par un bout, elle jeta tout à terre. Quand il vit cela, il se mit à rire et dit: « Il faut que madame de Saint-Germain soit venue ici. » Mais l'amourette qui a fait le plus de bruit est celle qu'il a eue jusqu'à la fin de sa vie. Voici comme cela arriva. Vers la prise de la Rochelle (1628) un jour que la porte de son grand jardin, qui répond dans la rue du Colombier, étoit entr'ouverte, une jeune femme, grosse enfant, assez bien faite, mais fort triste, mit le nez dedans; il s'y rencontra pas hasard, et, comme il étoit civil, principalement aux dames, il la pria d'y entrer. Il apprit d'elle-même qu'elle étoit fille d'un homme qui jouoit, et a joué jusqu'à sa mort de la harpe dans les hôtelleries d'Etampes (présentement son fils fait le même métier); elle lui dit qu'elle en jouoit aussi (effectivement elle en joue aussi bien que personne); qu'un jeune homme de Meaux, nommé Dupuis, qui est de la meilleure maison de la ville, l'avoit épousée par amour, et qu'il étoit malade dans la rue des Marais. Cette femme avoit l'air fort doux; il en fut touché; il lui offre tout ce qu'il avoit, les assiste, car Dupuis étoit fort pauvre, et quand elle accoucha il en eut tout le soin imaginable. Relevée, elle va le remercier; lui, la cajole: elle prend le soin de le blanchir, elle le visite souvent, et peu à peu se mêle de son ménage. Il se plaint à elle de ses valets, la prie d'avoir l'oeil sur eux. Dès qu'elle étoit habillée, elle venoit passer la journée avec lui: enfin il lui proposa de prendre avec son mari un appartement dans sa maison. Elle accepta ce parti. Quand elle y fut une fois établie, il prit une entière confiance en elle. Elle percevoit tout son revenu, faisoit la dépense telle qu'il l'avoit ordonnée, et le reste étoit pour elle. J'oubliois de dire que ce qui l'avoit achevé de charmer, c'est qu'étant tombé malade, avant qu'elle logeât avec lui, cette femme fut quarante jours sans se déshabiller. Croyez pourtant qu'elle achetoit bien son bonheur. Il falloit savoir du bon homme tous les matins comment elle se coifferoit, à la grecque, à l'espagnole, à la romaine, à la françoise, etc.; quel habit elle prendroit; si elle seroit reine, déesse, nymphe ou bergère. A quatre-vingts ans il se portoit encore fort bien. Il m'a quelquefois lassé à force de me promener dans son jardin. C'étoit un petit homme sec, à yeux de cochon. Il a toujours eu l'esprit présent, et, à sa mode, il disoit de jolies choses (1) [(1) Le curé de Saint-Sulpice l'étant allé voir et lui faisant des réprimandes sur sa conduite si peu chrétienne, il lui répondit sans s'émouvoir : « Monsieur le curé il ne faut pas croire tout ce que l'on dit, il y a bien de la médisance; l'on me disoit l'autre jour que vous aimiez les garçons, mais je n'en voulois rien croire. Le curé, offensé d'un tel compliment, ne jugea pas à propos de lui parler davantage, et s'en alla. (_Extrait d'un _manuscrit_ du même temps_. -- M. )] Un jour que madame d'Hautefort vint dans son jardin, il lui dit d'un ton assez sérieux: « Madame, voulez-vous bien faire parler de vous? après avoir maltraité des rois, aimez un petit _bonhomme_ comme moi » Des Yvetaux avoit de la générosité et de la bonté. J'ai ouï dire au comte de Brionne, grand seigneur de Lorraine que, s'étant retiré à Paris, après la prise de Nancy, M. des Yvetaux le vouloit loger chez lui, et lui disoit pour raison: « Monsieur, vous avez si bien reçu autrefois les François en Lorraine, qu'il faut bien vous rendre la pareille aujourd'hui. » Ce M. de Brionne n'avoit qu'un cheval de carrosse, l'autre étoit mort; il en emprunta un au bonhomme, qui ne vouloit pas le reprendre, et disoit: « Vous m'en rendrez un quand vos affaires seront en meilleur état. » Un an devant que de mourir, Ninon, qui alloit quelquefois jouer du luth chez lui, car il aimoit fort la musique et faisoit souvent des concerts, lui demanda un jour de fête s'il avoit été à la messe . « Il y auroit, répondit-il, plus de honte à mon âge de mentir que de n'avoir point été à la messe. Je n'y ai point été aujourd'hui. » Elle lui donna un ruban jaune qu'il porta je ne sais combien de jours à son chapeau . Il fut se promener à Rambouillet, au faubourg Saint- Antoine (1), et de si loin qu'il put être ouï du maître du logis, il lui cria: « Monsieur, je vous révère, je vous adore; mais il ne fait point chaud aujourd'hui, je vous prie, n'ôtons point notre chapeau. » [ (1) A la maison de Rambouillet, beau-père de Tallemant (M.)] Sa plus grande, ou plutôt sa seule incommodité, étoit une rétention d'urine. Ce fut ce qui le tua; car voyant, en 1649, le Roi sorti de Paris et le blocus se former, par une complaisance hors de propos pour la cour, il en sortit aussi. Peut-être cette étourdie de madame de Sacy le lui fit-elle faire. Comme il n'avoit point son chirurgien ordinaire, sa rétention l'incommodant, il fallut se faire sonder par le premier chirurgien de village, qui le blessa, et la gangrène s'y mit. Ce fut auprès de Meaux, dans une petite maison de ce M. Dupuis. il se résolut fort constamment à la mort, et fit tout ce qu'on a accoutumé de faire. Une heure avant que de mourir, il se promena par la chambre, et pria la Dupuis de lui fermer les yeux et la bouche, et de lui mettre un mouchoir sur le visage, dès qu'il commenceroit à agoniser, afin qu'on ne vît point les grimaces qu'il feroit. ***** LE CONNETABLE DE LUYNES ET MADAME DE CHEVREUSE M. le connétable de Luynes étoit d'une naissance fort médiocre. Voici ce qu'on disoit de son temps. En une petite ville du comtat d'Avignon, il y avoit un chanoine nommé Aubert. Ce chanoine eut un bâtard qui porta les armes durant les troubles. On l'appeloit le capitaine Luynes, à cause peut-être de quelque chaumière qui se nommoit ainsi. Ce capitaine Luynes étoit homme de service. Il eut le gouvernement de Pont-Saint-Esprit, puis de Beaucaire, et mena deux mille hommes des Cévennes à M. d'Alençon en Flandre. Au lieu d'Aubert, il signa _d'Albert_. Il fit amitié avec un gentilhomme de ces pays-là, nommé Contade, qui, connoissant M. le comte du Lude, grand-père de celui d'aujourd'hui, fit en sorte que le fils aîné de ce capitaine Luynes fût reçu page de la chambre, sous M. de Bellegarde. Après avoir quitte la livrée, ce jeune garçon fut ordinaire chez le Roi. C'étoit quelque chose de plus alors que ce n'est il cette heure. Il aimoit les oiseaux et s'y entendoit. Il s'attachoit fort au Roi, et commença à lui plaire en dressant des pies-grièches. Il avoit deux frères avec lui. L'un se nommoit Brantes, et l'autre Cadenet. Ils étoient tous trois beaux garçons. Cadenet, depuis duc de Chaulnes et maréchal de France, avoit la tête belle et portoit une moustache, que de lui on a depuis appelée une _cadenete_. On disoit qu'a tous trois ils n'avoient qu'un bel habit, qu'ils prenoient tour à tour pour aller au Louvre, et qu'ils n'avoient aussi qu'un bidet. Leur union cependant a fort servi à leur fortune. M. de Luynes fit entreprendre au Roi de se défaire du maréchal d'Ancre, afin de l'engager à pousser la Reine sa mère; mais le Roi avoit si peur, et peut-être son favori aussi, car on ne l'accusoit pas d'être trop vaillant, ni ses frères non plus, qu'on fit tenir des chevaux prêts pour s'enfuir, à Soissons, en cas qu'on manquât le coup. De Luynes, tout puissant, épousa mademoiselle de Montbazon, depuis madame de Chevreuse. Il logeoit au Louvre, et sa femme aussi. Le Roi étoit fort familier avec elle, et ils badinoient assez ensemble, mais il n'eut jamais l'esprit de faire le connétable cocu. Il eût pourtant fait grand plaisir à toute la cour, et elle en valoit bien la peine. Elle étoit jolie, friponne, éveillée, et qui ne demandoit pas mieux. Une fois elle fit une grande malice à la Reine. Ce fut durant les guerres de la religion, à un lieu nommé Moissac, où la Reine ni elle n'avoient pu loger, à cause de la petitesse du château. Madame la connétable, qui prenoit plaisir à mettre martel en tête à madame la Reine, un jour qu'elle y étoit allée avec elle, dit qu'elle vouloit y demeurer à coucher. « Mais il n'y a point de lits, disoit la Reine. -- Eh! le Roi n'en-a-t-il pas un, répondit-elle, et M. le connétable un autre? » En effet, elle y demeura, et la Reine non. Et quand la Reine passa sous les fenêtres du château, en s'en allant car on faisoit un grand tour autour de la montagne où ce château est situé, elle lui cria: « Adieu, madame, adieu; pour moi, je me trouve fort bien ici. (1) » [(1) Louis XIII disant à madame de Chevreuse qu'il aimoit ses maîtresses de la ceinture en haut, elle lui répondit « Sire, elles se ceindront donc comme Gros-Guillaume, au milieu des cuisses. » (M.)] Au bout d'un an et demi, madame la connétable se maria avec M. de Chevreuse. C'étoit le second de messieurs de Guise, et le mieux fait de tous les quatre. Le cardinal étoit plus beau, mais M. de Chevreuse étoit l'homme de la meilleure mine qu'on pouvoit voir; il avoit de l'esprit passablement, et on dit que pour la valeur on n'en a jamais vu une plus de sang-froid. Il ne cherchoit point le péril; mais quand il y étoit, il y faisoit tout ce qu'on y pouvoit faire. Au siège d'Amiens, comme il n'étoit encore que prince de Joinville, son gouverneur ayant été tué dans la tranchée, il se mit sur le lieu à le fouiller, et prit ce qu'il avoit dans ses pochettes. Il gagna bien plus avec la maréchale de Fervaques. (2) [(2) Le mari de cette dame, pour guérir une religieuse possédée lui fit donner un lavement d'eau bénite. (T.)] Cette dame étoit veuve, sans enfants, et riche de deux cent mille écus. M. de Chevreuse fit semblant de la vouloir épouser: elle en devint amoureuse sur cette espérance, car c'étoit une honnête femme, et s'en laissa tellement empaulmer qu'elle lui donnoit tantôt une chose, tantôt une autre; et enfin elle le fit son héritier. Il envoya son corps par le messager au lieu de sa sépulture. Quand on fit le mariage de la reine d'Angleterre, on choisit M. de Chevreuse pour représenter le roi de la Grande-Bretagne, parce qu'il étoit son parent fort proche, qu'il avoit, comme j'ai dit, fort bonne mine, et que madame de Chevreuse avoit toutes les pierreries de la maréchale d'Ancre elle accompagna la Reine en Angleterre. Milord Rich, depuis comte Holland, l'avoit cajolée ici, en traitant du mariage. C'étoit un fort bel homme; mais sa beauté avoit je ne sais quoi de fade. Elle disoit des douceurs de son galant et de celles de Buckingham pour la Reine, que ce n'étoit pas qu'ils parlassent d'amour, et qu'on parloit ainsi en leur pays à toutes sortes de personnes. Quand elle fut de retour d'Angleterre, le cardinal de Richelieu s'adressa à elle dans le dessein qu'il avoit d'en conter à la Reine; mais elle s'en divertissoit. J'ai ouï dire qu'une fois elle lui dit que la Reine seroit ravie de le voir vêtu de toile d'argent gris de lin. Il l'éloigna, voyant qu'elle se moquoit de lui. Après elle revint, et Monsieur disoit qu'on l'avoit fait venir pour donner plus de moyens à la Reine de faire un enfant. Elle se mit aussi à cabaler avec M. de Châteauneuf, qui étoit amoureux d'elle. C'étoit un homme tout confit en galanterie. Il avoit bien fait des folies avec madame de Puisieux . Il donnoit beaucoup. Il n'en fit pas moins pour madame de Chevreuse. En voyage, on le voyoit à la portière du carrosse de la Reine, où elle étoit, à cheval, en robe de satin, et faisant manège. Il n'y avoit rien de plus ridicule. Le cardinal en avoit des jalousies étranges, car il le soupçonnoit d'en vouloir aussi à la Reine, et ce fut cela plutôt qu'autre chose qui le fit mener prisonnier à Angoulême, où il ne fut guère mieux traité que son prédécesseur, le garde-des-sceaux de Marillac. Mme de Chevreuse fut reléguée à Dampierre d'où elle venoit déguisée, comme une demoiselle crottée, chez la Reine, entre chien et loup. La Reine se retiroit dans son oratoire; je pense qu'elles en contoient bien du cardinal et de ses galanteries. Enfin elle en fit tant que M. le cardinal l'envoya à Tours, où le vieil archevêque Bertrand de Chaux, devint amoureux d'elle. Il étoit d'une maison de Basque. Ce bon homme disoit toujours _ainsin comme cela_. Il n'étoit pas ignorant. Il aimoit fort le jeu. Son anagramme étoit chaud brelandier. Madame de Chevreuse dit qu'un jour, à la représentation de la _Mariamne_ de Tristan, elle lui dit: « Mais, monseigneur, il me semble que nous ne sommes point touchés de la Passion comme de cette comédie. -- Je crois bien, madame, répondit-il; c'est histoire, ceci, c'est histoire. Je l'ai lu dans Josèphe. » Elle souffroit qu'il lui donnât sa chemise quand il se trouvoit à son lever. Un jour qu'elle avoit à lui demander quelque chose: « Vous verrez qu'il fera tout ce que je voudrai; je n'ai, disoit-elle, qu'à lui laisser toucher ma cuisse à table. » Il avoit près de quatre-vingts ans. Il dit quand elle fut partie, car il parloit fort mal: « Voilà où elle _s'assisa_ en me disant adieu, et où elle me dit quatre paroles qui _m'assomarent_. » On trouva après sa mort dans ses papiers un billet déchiré de madame de Chevreuse, de vingt cinq mille livres qu'il lui avoit prêtées. Ce bonhomme pensa être cardinal; mais le cardinal de Richelieu l'empêcha. Il disoit: « Si le Roi eût été en faveur, j'étois cardinal. » Comme madame de Chevreuse étoit à Tours, quelqu'un, en la regardant, dit: « Ah! la belle femme! Je voudrois bien l'avoir....! » Elle se mit à rire, et dit: « Voilà de ces gens qui aiment besogne faite. » Un jour, environ vers ce temps-là, elle étoit sur son lit en goguettes, et elle demanda à un honnête homme de la ville: « Or ça, en conscience, n'avez-vous jamais fait faux-bond à votre femme? « Madame, lui dit cet homme, quand vous m'aurez dit si vous ne l'avez point fait à votre mari, je verrai ce que j'aurai à vous répondre. » Elle se mit à jouer du tambour sur le dossier de son lit, et n'eut pas le mot à dire. J'ai ouï compter, mais je ne voudrois pas l'assurer, que, par gaillardise, elle se déguisa un jour de fête en paysanne, et s'alla promener toute seule dans les prairies Je ne sais quel ouvrier en soie la rencontra Pour rire, elle s'arrête à lui parler, faisant semblant de le trouver fort à son goût; mais ce rustre, qui n'y entendoit point de finesse, la culbuta fort bien, et on dit qu'elle passa le pas, sans qu'il en soit jamais arrivé autre chose. Le cardinal de Richelieu demanda à M. de Chevreuse s'il répondoit de sa femme: « Non, dit-il, tant qu'elle sera entre les mains du lieutenant-criminel de Tours, Saint- Jullien. » C'étoit celui qui l'avoit portée à se séparer de biens d'avec son mari; car M. de Chevreuse faisoit tant de dépenses qu'il a fait faire une fois jusqu'à quinze carrosses pour voir celui qui seroit le plus doux. Le cardinal envoya donc un exempt pour la mener dans la tour de Loches. Elle le reçut fort bien, lui fit bonne chère, et lui dit qu'ils partiroient le lendemain. Cependant, la nuit, elle eut des habits d'homme pour elle et pour une demoiselle, et se sauva avant jour à cheval. Le prince de Marsillac, aujourd'hui M. de La Rochefoucauld, fut mis à la Bastille pour l'avoir reçue une nuit chez lui. M. d'Epernon lui donna un vieux gentilhomme pour la conduire jusqu'à la frontière d'Espagne. Dans les informations qu'en fit faire le président Vignier, il y a, entre autres choses, que les femmes de Gascogne devenoient amoureuses de madame de Chevreuse. (1) [(1) Etant arrivée un soir proche des Pyrénées, en un lieu où il n'y avoit de logement que chez le curé, qui encore n'avoit que son lit, elle lui dit qu'elle étoit si lasse qu'il falloit qu'elle se couchât pour se reposer : parlant néanmoins comme si elle eût été un cavalier; et le curé contestant et disant qu'il ne quitteroit point son lit, enfin ils convinrent qu'ils s'y coucheroient tous trois ensemble, ce qui se fit en effet. Le matin les deux cavaliers remontèrent à cheval et la duchesse de Chevreuse, en partant, donna au curé un billet par lequel elle l'avertissoit qu'il avoit couché la nuit avec la duchesse de Chevreuse et sa fille et qu'il se souvînt que s'il n'avoit avoit pas usé de ses avantage, ce n'étoit pas à elle qu'il avoit tenu. » (_MSS. de Conrart. Recueil in-folio_, XIII, 633. )] Une fois, dans une hôtellerie, la servante la surprit sans perruque. Cela la fit partir avant jour. Ses drogues lui prirent un jour, on fit accroire que c'étoit un gentilhomme blessé en duel. Un Anglois nommé Craft, qu'elle avoit toujours eu avec elle depuis le voyage d'Angleterre, parut quelques jours après son évasion de Tours. On croyoit qu'il l'avoit accompagnée, car cet homme avoit de grandes privautés avec elle, et on ne comprenoit pas quels charmes elle y trouvoit. Elle passa ainsi en Espagne. Revenons à M. de Chevreuse. Quoique endetté, sa table, son écurie, ses gens ont toujours été en bon état. Il a toujours été propre. Il étoit devenu fort sourd et pétoit partout, à table même, sans s'en apercevoir. Quand il fit ce grand parc à Dampierre, il le fit à la manière du bonhomme d'Angoulême; il enferma les terres du tiers et du quart: il est vrai que ce ne sont pas trop bonnes terres; et pour apaiser les propriétaires, il leur promit qu'il leur en donneroit à chacun une clef, qu'il est encore à leur donner. Il avoit là un petit sérail; à Pâques, quand il falloit se confesser, le même carrosse qui alloit quérir le confesseur emmenoit les mignonnes, et les reprenoit en ramenant le confesseur. Il avoit je ne sais quel bracelet où il y avoit, je pense, dedans quelque petite toison. Il le montroit à tout le monde, et disoit: « J'ai si bien fait à ces pâques que j'ai conservé mon bracelet. » Il avoit soixante-dix ans quand il faisoit cette jolie petite vie, qu'il a continuée jusqu'à la mort. Comme il se portoit fort bien, quoiqu'il eût quatre-vingts ans, il disoit toujours qu'il vivroit cent ans pour le moins, Il eut pourtant une grande maladie bientôt après dans laquelle il fut attaqué d'apoplexie. Au sortir de ce mal, il disoit qu'il en étoit revenu aussi gaillard qu'à vingt-cinq ans. Il traita en ce temps-la avec M. de Luynes, fils de sa femme, et lui céda tout son bien, à condition de lui donner tant de pension par an, de lui fournir tant pour payer ses dettes, et il voulut avoir une somme de dix mille livres tous les ans pour ses mignonnes. Madame de Luynes envoya un jour ordre aux officiers de faire vider de la duché toutes les femmes de mauvaise vie. Les officiers lui mandèrent que pour eux ils ne les discernoient point d'avec les autres, et que si elle savoit quelque marque pour les connoître, qu'elle prît la peine de le leur mander. ***** M. D'AUMONT M. d'Aumont, fils du maréchal d'Aumont, du temps d'Henri IV, gouverneur de Boulogne-sur-Mer, et chevalier de l'Ordre, en son jeune temps, fut une vraie peste de cour. Il a eu les plus plaisantes visions du monde. Il disoit de madame de Beaumarchais, belle-mère du maréchal de Vitry, et femme de ce trésorier de l'Epargne que la Reine- mère fit tant persécuter, à cause que son gendre avoit tué le maréchal d'Ancre; il disoit donc de cette madame de Beaumarchais qu'elle ressembloit à un tabouret de point de Hongrie. En effet, elle avoit le visage carré, et tout plein de marques rouges. Cela n'empêchoit pas que, pour son argent, elle n'eût des galants, et de bonne maison; car M. de Mayenne, le dernier de ce nom, en fut un. La vision qu'il eut pour la maréchale d'Estrées est encore plus plaisante. C'étoit et c'est encore une petite femme sèche, et qui a le nez fort grand, mais extrêmement propre. Elle étoit en sa jeunesse toute faite comme une poupée. « Ne croyez-vous pas, disoit-il sérieusement, car il ne rioit jamais, qu'on la pend tous les soirs, toute habillée, par le nez à un clou à crochet dans une armoire? » Il disoit d'une dame qui avoit le teint fort luisant qu'on lui avoit mis un talc, comme aux portraits. Un jour qu'il étoit à l'hôtel de Rambouillet, madame de Bonneuil y vint . Elle étoit grosse, et en entrant elle se laissa tomber, se fit grand mal à un genou, et pensa accoucher de sa chute. Le voilà qui se met à rêver: « Nous sommes bien mal bâtis, dit- il, nous avons des os en tous les endroits sur lesquels nous tombons d'ordinaire; il vaudroit bien mieux que nous eussions des ballons de chair aux genoux, aux coudes, au haut des joues et aux quatre côtés de la tête. Quel plaisir ne seroit-ce point? ajouta-t-il. Un homme sauteroit par une fenêtre sans se blesser, il passeroit par-dessus les murs d'une ville. » Et puis, s'engageant plus avant dans sa rêverie, il mena cet homme avec ces ballons de chair de ville en ville, jusqu'à La Haye, en Hollande. Une autre fois, Gombauld contoit en sa présence, à l'hôtel de Rambouillet, qu'ayant été pris pour un grand débauché, nommé Combaud, père du baron d'Auteuil, il fut maltraité par un commissaire et par des sergents qui le vouloient mener en prison, jusque-là que, quoiqu'il soit assez patient, il fut pourtant contraint de lever la main pour frapper ce commissaire. M. d'Aumont, après avoir tout écouté, se lève de son siège, et commence à faire la posture d d'un bourreau qui danse sur les épaules d'un pendu, et qui tire en même temps la corde pour l'étrangler, et disoit: « Monsieur le commissaire, je vous pendrai, je vous pendrai, monsieur le commissaire. » A propos de cela, comme il faisoit pendre quelques soldats à Boulogne, un d'eux cria qu'il étoit gentilhomme : « Je le crois, lui dit-il; mais je vous prie d'excuser, mon bourreau ne sait que pendre. » En mangeant des andouilles mal lavées, il dit: « Ces andouilles sont bonnes, mais elles sentent un peu le terroir. » Il disoit du marquis de Sourdis, qui faisoit fort l'empressé chez le cardinal de Richelieu, de la maison duquel il étoit depuis peu intendant, et qui regardoit aux meubles et à toutes choses, il disoit qu'il lui sembloit le voir tirer de dessous son manteau un petit sac de tapissier avec un petit marteau, et recogner quelque clou doré à une chaise. Il disoit d'une dame, qui avoit les cheveux d'un blond fort doré, et qui avoit une coiffure beaucoup trop relevée et presque point de cheveux abattus, qu'elle ressembloit à ces pelotes où les merciers fichent des lardoirs. Je crois que ce fut lui qui dit voyant une personne fort maussade, qu'elle avoit la mine d'avoir été faite dans une garde-robe sur un paquet de linge sale. Une de ses meilleures visions, ce fut celle qu'il eut pour M. l'archevêque de Rouen, qui, quoique jeune portoit une grande barbe. Il dit qu'il ressembloit à Dieu le Père, quand il étoit jeune. ***** MADAME DE RENIEZ Madame de Reniez étoit de la maison de Castelpers en Languedoc, soeur du baron de Panat, dont nous parlerons ensuite. Avant que d'être mariée au baron de Reniez, elle étoit engagée d'inclination avec le vicomte de Paulin. Cette amourette dura après qu'elle fut mariée, et le baron de Panat étoit le confident de leurs amours. Ils en vinrent si avant qu'ils se firent une promesse de mariage réciproque, par laquelle ils se promettoient de s'épouser en cas de viduité : « En foi de quoi, disoient-ils, nous avons consommé le mariage. » Un tailleur rendoit les lettres du galant et lui en apportoit réponse. Par l'entremise de cet homme, ces amants se virent plusieurs fois, tantôt dans le village de Reniez même, tantôt ailleurs, où le vicomte venoit toujours déguisé. Un jour ils se virent dans le château même de Reniez, presque aux yeux du mari. Madame de Reniez avoit feint d'être incommodée, et s'étoit fait ordonner le bain, et le vicomte se mit dans la cuve qu'on lui apporta. Enfin, ils en firent tant que le mari sut toute l'histoire, et, pour les attraper, il fit semblant de partir pour un assez long voyage; puis, revenant sur ses pas, il entra dans la chambre de sa femme, et trouva le vicomte couché avec elle. Il le tua de sa propre main, non sans quelque résistance, car il prit son épée; mais le baron avoit deux valets avec lui. Le baron de Panat, qui couchoit au-dessus, accourut aux cris de sa soeur, et fut tué à la porte de la chambre. Pour la femme, elle se cacha sous le lit, tenant entre ses bras une fille de trois à quatre ans, qu'elle avoit eue du baron, son mari. Il lui fit arracher cette enfant, et après la fit tuer par ses valets; elle se défendit du mieux qu'elle put, et eut les doigts tout coupés. Le baron de Reniez eut son abolition. Cette enfant qu'on ôta d'entre les bras de Mme de Reniez fut, après, cette madame de Gironde, dont nous allons conter l'histoire. Mais, avant cela, il est à propos de dire ce que nous avons appris du baron de Panat. ***** LE BARON DE PANAT Le baron de Panat étoit un gentilhomme huguenot d'auprès de Montpellier, de qui on disoit: _Lou baron, de Panat, puteau mort que nat_, c'est-à-dire _plutôt mort que né_;, car on dit que sa mère, grosse depuis près de neuf mois mangeant du hachis, avala un petit os qui, lui ayant bouché le conduit de la respiration, la fit passer pour morte; qu'elle fut enterrée avec des bagues aux doigts; qu'une servante et un valet la déterrèrent de nuit pour avoir ses bagues, et que la servante, se ressouvenant d'en avoir été maltraitée, lui donna quelques coups de poing, par hasard, sur la nuque du cou, et que les coups ayant débouché son gosier, elle commença à respirer, et, que quelque temps après elle accoucha de lui, qui, pour avoir été si miraculeusement sauvé, n'en fut pas plus homme de bien. Au contraire, il fut des disciples de Lucilio Vanini, qui fut brûlé à Toulouse pour blasphèmes contre Jésus-Christ. Il retira Théophile, et pensa lui-même être pris par le prévôt. C'étoit un fort bel homme. Madame de Sully, qui vit encore, en devint amoureuse, et lui demanda _la courtoisie_ (1). [(1) Ce mot ne dit pas seulement honnêteté ou civilité, mais encore les grâces et les faveurs que l'on ravit à une dame (Dictionnaire de Le Roux)] On dit qu'il répondit qu'il étoit impuissant. Cependant il étoit marié; mais madame de Sully, qui n'étoit pas belle, ne le tenta pas, et il s'en défit de cette sorte. A propos de femmes qui sont revenues, on conte qu'une femme étant tombée en léthargie, on la crut morte, et comme on la portoit en terre, au tournant d'une rue, les prêtres donnèrent de la bière contre une borne, et la femme se réveilla de ce coup. Quelques années après, elle mourut tout de bon, et le mari, qui en étoit bien aise, dit aux prêtres: « Je vous prie, prenez bien garde au tournant de la rue. » *** MADAME DE GIRONDE Revenons à la petite de Reniez. Son père, pour ôter cet objet de devant ses yeux, la donna à madame de Castel-Sagrat, sa soeur. Cette fille, des l'âge de dix ans, fut admirée pour sa beauté et pour la vivacité de son esprit Madame de Castel-Sagrat résolut de ne laisser point échapper un si bon parti et de la marier à son second fils, qu'on appeloit le baron de Gironde; elle les fit épouser que la fille n'avoit encore que onze ans après avoir obtenu des dispenses du Roi, car ils étoient cousins-germains et huguenots. On dit que madame de Gironde eut de tout temps de l'aversion pour son mari qui étoit un gros homme assez mal bâti; mais cette aversion s'augmenta très fort, lorsqu'elle se vit cajolée des principaux et des mieux faits de la province; car son mari l'ayant menée à Montauban, après les guerres de la religion, feu M. d'Epernon et M. de La Valette, son fils s'y rencontrèrent. Il y avoit aussi alors un autre dame, nommée madame d'Islemade, qui seule pouvoit disputer de beauté avec madame de Gironde. Le père se donna à celle- ci et le fils à l'autre, et toute la ville avec la noblesse des environs se partageant à leur exemple, ce fut comme une petite guerre civile, bien différente de celle dont on venoit de sortir. On dit pourtant que M. d'Epernon n'en eut aucune faveur que de bienséance. La peste vint là-dessus, qui interrompit toutes les galanteries, et madame de Gironde fut contrainte de se retirer à Reniez. Par malheur pour elle. un avocat du présidial de Montauban, nommé Crimel, se retira dans le village de Reniez. Cet homme étoit méchant, mais il avoit de l'esprit. Il fut bientôt familier avec madame de Gironde, qui en temps de peste ne pouvoit pas avoir beaucoup de compagnie; et comme elle se plaignit à lui de son mariage, on dit qu'il lui mit dans la tête qu'elle se pouvait démarier, et que l'espérance qu'il lui en donnoit la charma, de sorte que, pour le récompenser d'un si bon avis, elle lui donna tout ce que peut donner une dame. La peste ayant cessé, elle revint à Montauban, où elle fut plus admirée et cajolée que jamais. Le marquis de Flamarens, le baron d'Aubaie, le vicomte de Montpeiroux, et plusieurs autres gentilshommes de qualité y accoururent et y demeurèrent longtemps pour l'amour d'elle. Ce fut alors qu'un de ces messieurs lui ayant donné les violons et n'y ayant point de lieu commode chez elle, elle alla d'autorité avec toute cette noblesse, se mettre en possession de la salle d'un des principaux de Montauban, quoiqu'il lui eût refusée, en disant pour toute raison que cet homme lui avoit bien de l'obligation, et qu'elle faisoit tout ce qu'elle pouvoit pour le rendre honnête homme. Cependant l'envie de se démarier s'accroissoit de jour en jour. Pour cela, elle s'avise, afin de n'être plus sous la puissance de son mari, de proposer à Gironde de la laisser aller voir ses oncles maternels pour leur demander qu'ils lui fissent raison des droits que sa mère avoit sur la maison de Panat. Elle y fut et Cadaret, un des frères de sa mère, devint passionnément amoureux d'elle. Cet oncle la porta plus que personne à demander la dissolution du mariage, et lui fit raison de ce qu'elle prétendoit. Après, le procès étant commencé, il l'accompagna à Castres où on reconnut bientôt qu'il en étoit fort jaloux. Il falloit pourtant bien qu'il souffrît qu'elle fut cajolée, car elle ne s'en pouvoit passer, et ne marchoit point sans une foule d'amants, entre lesquels il y en avoit trois plus assidus que les autres: le baron de Marcellus, jeune gentilhomme de qualité, de la Basse-Guyenne, qui étoit à Castres pour un procès; Rapin, jeune avocat plein d'esprit, et Ranchin, aujourd'hui conseiller à la chambre. Ce Ranchin a fait beaucoup de vers. Elle parloit avec une liberté extraordinaire de sa beauté et de ses _mourants_; on la voyoit aller par la ville bizarrement habillée; car quelquefois on lui a vu un habit de gaze dans laquelle elle faisoit passer de toutes sortes de fleurs, depuis le haut jusqu'au bas, et je vous laisse à penser si son _mourant_ Ranchin manquoit l'appeler Flore. Elle dit assez plaisamment à un garçon nommé Cayrol qui lui promettoit de faire des vers sur elle, qu'elle ne prétendoit pas lui servir de porte-feuille. Elle disoit les choses fort agréablement; mais ses lettres ne répondoient pas à sa conversation: sa mère écrivoit bien mieux. Comme son procès tiroit en longueur, elle alla pour quelque temps à une terre de Belaire, que Cadaret lui avoit donnée pour ses prétentions. Là, Marcellus et Rapin l'allèrent voir. Ils arrivèrent assez tard; mais à peine l'eurent-ils saluée qu'on entendit heurter avec violence. C'était un gentilhomme du voisinage, qui venoit l'avertir que son mari s'avançoit avec vingt ou trente de ses amis pour l'enlever. Ils se mettent à tenir conseil. Le gentilhomme étoit d'avis qu'on se sauvât, parce que la maison ne valoit rien. Mais Rapin, qui ne connaissoit point ce gentilhomme, et qui espéroit qu'on ne les forceroit pas si aisément, fut d'avis de demeurer. Le baron, ayant su qu'il y avoit compagnie et qu'on étoit résolu de se défendre, ne voulut point exposer la vie de ses amis et s'en retourna. Cependant Marcellus, qui n'avoit qu'un amour de galanterie, commença à s'engager tout de bon. Elle le repaissoit de belles paroles; car, en fine coquette, elle faisoit que chacun de ses amants croyoit être le plus heureux. Pour Rapin (il est gentilhomme), qu'elle voyoit cadet et d'assez bon goût pour conduire une entreprise, elle lui promit plusieurs fois de l'épouser, s'il pouvoit la défaire de Gironde. Mais il lui répondit que quand avec sa beauté elle auroit une couronne à lui donner, elle ne l'obligeroit pas à faire une méchante action. Afin de contenter, en quelque sorte, Marcellus, qui étoit fort alarmé de ce qu'elle sembloit favoriser plus que lui un certain chevalier de Verdelin, elle lui fit une promesse en ces termes: « Je promets au baron de Marcellus de ne me remarier jamais, si je suis une fois libre; et, si je change de résolution, que ce ne sera qu'en sa faveur. » En même temps cependant elle écrivoit au chevalier qu'il eût bonne espérance, et que, pour ce misérable (parlant de Marcellus), il n'auroit qu'un morceau de papier pour son quartier d'hiver. Mais toutes ces coquetteries ne plaisoient point à son oncle de Cadaret, qui, par jalousie, ou pour être las de la dame, comme quelques-uns ont dit, se joignit à Gironde, et lui aida à l'enlever. La voilà donc en la puissance de son mari et prisonnière dans une tour de Castel-Sagrat. Là, ne trouvant point d'autre moyen d'en sortir, elle cajole madame de Castel-Sagrat, femme du frère aîné de Gironde, lui représente le tort qu'on lui a fait de la contraindre, à onze ans, de se marier avec un homme pour qui on savoit bien qu'elle avoit de l'aversion; que sans doute le mariage seroit déclaré nul, et que si elle vouloit la mettre en liberté, elle épouseroit après M. de Gasque, son frère, qui peut-être ne trouveroit pas ailleurs un meilleur parti. Madame de Castel- Sagrat, gagnée, la fait évader; mais les maris la suivirent et l'assiégèrent dans un château, nommé de Bèze, où, après avoir résisté quelques jours, elle fut contrainte de se rendre, et fut ramenée à Castel-Sagrat, où Gironde, peut-être las de se donner tant de peines pour une coureuse, ou peut-être déjà amoureux d'une autre personne, comme vous le verrez par la suite, consentit à la dissolution du mariage, moyennant deux mille écus pour les frais qu'il avoit faits. Pour trouver cette somme la dame a recours à son fidèle Marcellus, et lui promet de l'épouser dès que l'affaire sera achevée. Marcellus en tombe d'accord, mais pour assurance il demande d'être saisi cependant de la dispense de mariage, dont la suppression devoit faire dissoudre le mariage. On la lui met entre les mains, et il part aussitôt pour aller faire cette somme. A peine fut-il en son pays, que sa maîtresse lui écrit de la venir retrouver en diligence, et de n'oublier pas d'apporter la dispense dont dépendoit toute l'affaire. Marcellus la va retrouver à Belaire. Aussitôt elle tâche par toutes les caresses imaginables de retirer sa dispense. Il n'y veut point entendre, et va loger dans une maison du village. Elle le fait suivre par une femme de chambre et par un garçon de dix à douze ans, qui le prient de souffrir au moins pour toute grâce que ce garçon puisse faire une copie de la dispense. Il y consentit enfin, de peur de rompre. Mais comme ce garçon commençoit à copier, cinq ou six hommes armés entrent dans la chambre en criant: _Tue! tue!_ ils tirent leurs pistolets, qui apparemment n'étoient chargés que de poudre. Dans ce désordre, le garçon et la femme de chambre se sauvent avec la dispense. Ces hommes se retirèrent aussi bientôt après. et laissèrent notre baron bien camus . A la chaude, il va rendre sa plainte, et, d'amant de madame de Gironde, devient son plus irréconciliable ennemi. Il la fait condamner à trois mille livres d'amende. Elle, cependant, croyoit avoir fait d'une pierre deux coups: s'être défaite de Marcellus, et avoir trouvé le moyen de rompre le mariage sans le consentement de Gironde et sans lui donner de l'argent. Pour cet effet elle change de religion, et sur l'exposition qu'elle fait au pape qu'elle a été mariée avec un cousin-germain, sans dispense, et même avant l'âge porté par les lois, elle obtient un rescrit pour la dissolution du mariage adressé à l'official de Montauban; mais il se trouva que cette dispense, dont elle avoit l'original, étoit enregistrée au présidial d'Agen, de sorte qu'il fallut revenir capituler avec Gironde, qui avoit aussi changé de religion; lui s'en tint toujours à ses deux mille écus. Alors il fallut avoir recours à Gasque, frère, comme nous avons dit, de madame de Castel-Sagrat. qui fut plus fin que Marcellus, car il voulut coucher avec elle avant que de donner son argent. Gironde se maria quelque temps après à la fille d'un chandelier de Castel-Sagrat dont il était amoureux. Pour elle, bien qu'elle eût couché avec Gasque, elle était encore en doute si elle l'épouseroit, car Rapin lui ayant demandé un jour si tout de bon elle étoit mariée avec Gasque, elle répondit: « _Selon_ »: C'est-à-dire si elle étoit grosse, elle l'épouseroit, mais qu'autrement elle tâcheroit de s'en défendre. Elle se trouva grosse, épousa Gasque, et peu après mourut en travail d'enfant. ***** M. DE TURIN M. de Turin étoit un conseiller au parlement de Paris, grand justicier, mais de qui on contoit de plaisantes choses. Il appeloit son clerc _cheval_, son laquais _mulet_ et sa femme p... Un gentilhomme, dont il étoit rapporteur, alla une fois pour parler à lui; il le rencontra en habit court, fait comme un cuistre, qui revenoit de la cave, avec son martinet à la main. Il ne l'avoit peut-être jamais vu, ou il ne le reconnut pas, et il lui dit: « Mon ami, où est M. de Turin? -- _Mon ami!_ dit M. de Turin, quel impertinent est-ce là? » Le cavalier, peu accoutumé à souffrir des injures, lui donne un soufflet et se retire. Il sut après que c'étoit M. de Turin, et le voilà en belle peine. Le bonhomme rapporta le procès comme si de rien n'étoit, et dit à son clerc: « _Cheval_, apporte-moi le procès de ce _batteur_. » Il le voit, et trouvant que le cavalier avoit bon droit, il le lui fait gagner, et l'ayant rencontré sur les degrés du Palais, il lui donne un petit coup sur la joue en riant, et lui dit: « Apprenez à ne battre plus les gens: vous avez gagné votre procès.» L'autre, qui croyoit tout perdu, se pensa mettre à genoux. Il se trouva chargé du procès d'entre feu M. de Bouillon et de M. de Bouillon La Marck, pour Sédan. Henri IV l'envoya quérir, et lui dit (Voyez quelle justice !): « M. de Turin, je veux que M. de Bouillon gagne son procès -- Hé bien, Sire, lui répondit le bonhomme, il n'y a rien plus aisé; je vous l'enverrai, vous le jugerez vous-même. » Quand il fut parti, quelqu'un dit au Roi: « Sire, vous ne connoissez pas le personnage, il est homme à faire ce qu'il vous vient de dire. » Le Roi sur cela y envoya, et on trouva le bonhomme qui chargeoit les sacs sur un crocheteur. Le Roi accommoda cette affaire. Madame de Guise et mademoiselle de Guise, sa fille. depuis princesse de Conti, le furent solliciter une fois. Il les fit attendre assez longtemps, et après il se mit à crier tout haut: « _Cheval_, ces p .... sont-elles encore là-bas ? » Un seigneur, qui avoit gagné une grande affaire à son rapport, lui envoya un mulet qui alloit fort bien le pas. M. de Turin trouva ce mulet à son retour du Palais; il ne fit autre chose que de prendre un bâton, et d'en frapper le mulet jusqu'à ce qu'il le vît hors de chez lui. On dit qu'un gentilhomme lui fit une fois un grand présent de gibier. Il laissa descendre cet homme, mais comme il sortoit dans la rue, il lui jeta ce gros paquet de gibier fort rudement sur la tête, en lui disant qu'il apprît à ne pas corrompre ses juges. ***** M. ViÈTE M. Viète étoit un maître des requêtes, natif de Fontenay-le- Comte, en Bas-Poitou. Jamais homme ne fut plus né aux mathématiques; il les apprit tout seul; car, avant lui, il n'y avoit personne en France qui s'en mêlât. Il en fit même plusieurs traités d'un si haut savoir qu'on a eu bien de la peine à les entendre, entre autres, son _Isagogé, ou Introduction aux mathématiques._ Un allemand, nommé Landsbergius, si je ne me trompe, en déchiffra une partie, et depuis on a entendu le reste. Voici ce que j'ai appris de particulier touchant ce grand homme. Du temps d'Henri IV, un Hollandais, nommé Adrianus Romanus, savant aux mathématiques, mais non pas tant qu'il croyoit, fit un livre où il mit une proposition qu'il donnoit à résoudre à tous les mathématiciens de l'Europe; or, en un endroit de son livre il nommoit tous les mathématiciens de l'Europe, et n'en donnoit pas un à la France. Il arriva peu de temps après qu'un ambassadeur des Etats vint trouver le Roi à Fontainebleau. Le Roi prit plaisir à lui en montrer toutes les curiosités, et lui disoit les gens excellents qu'il y avoit en chaque profession dans son royaume. « Mais, Sire, lui dit l'ambassadeur, vous n'avez point de mathématiciens, car Adrianus Romanus n'en nomme pas un de françois dans le catalogue qu'il en fait. -- Si fait, si fait, dit le Roi, j'ai un excellent homme: qu'on m'aille quérir M. Viète. » M. Viète avoit suivi le conseil, et étoit à Fontainebleau; il vient. L'ambassadeur avoit envoyé chercher le livre d'Adrianus Romanus. On montre la proposition à M. Viète, qui se met à une des fenêtres de la galerie où ils étoient alors, et avant que le roi en sortît, il écrivit deux solutions avec du crayon. Le soir il en envoya plusieurs à cet ambassadeur, et ajouta qu'il lui en donneroit tant qu'il lui plairoit, car c'étoit une de ces propositions dont les solutions sont infinies. L'ambassadeur envoie ces solutions à Adrianus Romanus, qui, sur l'heure, se prépare pour venir voir M. Viète. Arrivé à Paris, il trouva que M. Viète étoit allé à Fontenay; le bon Hollandais va à Fontenay. A Fontenay, on lui dit que M. Viète est à sa maison des champs. Il l'attend quelques jours et retourne le redemander; on lui dit qu'il étoit en ville. Il fait comme Appelles, qui tira une ligne. Il laisse une proposition; Viète résout cette proposition. Le Hollandais revient; on la lui donne, le voilà bien étonné; il prend son parti d'attendre jusqu'à l'heure du dîner. Le maître des requêtes revient; le Hollandais lui embrasse les genoux; M. Viète, tout honteux, le relève, lui fait un million d'amitiés; ils dînent ensemble, et après il le mène dans son cabinet. Adrianus fut six semaines sans le pouvoir quitter. Un autre étranger, nommé Galtalde, gentilhomme de Raguse, se fit faire résident de sa république en France pour conférer avec M. Viète. Viète mourut jeune, car il se tua à force d'étudier. ***** MADAME D'ALINCOURT Un garçon de Paris, nommé M. de Marcognet, fils d'un maître des requêtes appelé Langlois, fit amitié avec feu M. d'Alincourt, père de M. le maréchal de Villeroi, et devint en même temps amoureux de madame d'Alincourt, qui étoit belle, et dont jusque- là on n'avoit encore rien dit. Il la servit fort longtemps sans en avoir la moindre faveur, et il ne se pouvoit vanter que d'être un peu plus obstiné que ses rivaux. Las de cette vaine recherche, il résolut de tout hasarder; et ayant remarqué plusieurs fois que la dame qui étoit alors à Lyon, dont son mari étoit gouverneur, se retiroit fort souvent toute seule dans un cabinet qui étoit tout au bout d'un grand appartement, et que ses femmes se tenoient dans un lieu assez éloigné, ayant remarqué tout cela, il résolut de 1'y surprendre, pour voir s'il ne trouveroit point l'heure du berger. Dans ce dessein, étant à la chasse avec M. d'Alincourt il se laisse tout exprès tomber dans un bourbier, afin d'avoir prétexte de se retirer. M. d'Alincourt continue sa chasse; Marcognet, de retour, changea d'habit, va chez madame D'Alincourt, et la trouve où il vouloit. Après lui avoir conté son accident, il lui dit à quel dessein il s'étoit laissé tomber dans le bourbier, et qu'il étoit résolu de jouer de son reste. Après cela, il va fermer toutes les portes. Je vous laisse à penser si cette femme fut étonnée. Il la jeta sur un lit de repos; elle se défendit autant qu'on se peut défendre; mais comme il étoit beaucoup plus fort qu'elle, à la fin il en vint à bout, moitié figue, moitié raisin; elle n'avoit osé crier de peur de scandale; peut-être aussi que le dessein de cet homme lui avoit semblé une grande marque d'amour. Il lui fit après toutes les satisfactions qu'on peut s'imaginer. Elle le menaçoit de le faire poignarder. « Il ne faut point d'autre main que la vôtre pour cela, lui dit-il, Madame »; et lui présentant un poignard: « Vengez-vous vous-même, et je vous jure que je mourrai très content. » Depuis, elle ne fut pas si cruelle, et ses autres galants n'eurent pas tant de peine que celui-ci. ***** LE CARDINAL DE RICHELIEU La Rivière, qui est mort évêque de Langres, disoit que le cardinal de Richelieu étoit sujet à battre les gens, qu'il a plus d'une fois battu le chancelier Séguier et Bullion. Un jour que ce surintendant des finances se refusoit de signer une chose qui suffisoit pour lui faire faire son procès, il prit les tenailles du feu, et lui serroit le cou en lui disant: « Petit ladre, je t'étranglerai. » Et l'autre répondit: « Etranglez, je n'en ferai rien. » Enfin il le lâcha, et le lendemain Bullion, à la persuasion de ses amis, qui lui remontrèrent qu'il étoit perdu, signa tout ce que le cardinal voulut. Le cardinal étoit avare; ce n'est pas qu'il ne fît bien de la dépense, mais il aimoit le bien. M. de Créqui ayant été tué d'un coup de canon en Italie, il alla voir ses tableaux, prit tout le meilleur au prix de l'inventaire, et n'en a jamais payé un sol. Il fit pis, car Gilliers, intendant de M. de Créqui, lui en ayant apporté trois des siens par son ordre, et lui en ayant présenté un qu'il le prioit d'accepter, le cardinal dit: « Je les veux tous trois et les doit encore.» Il ne payoit guère mieux les demoiselles que les tableaux. Marion de l'Orme alla deux fois chez lui. A la première visite, il la reçut en habit de satin gris de lin, en broderie d'or et d'argent, botté et avec des plumes. Elle a dit que cette barbe en pointe et ces cheveux au-dessus de l'oreille faisoient le plus plaisant effet du monde. Il la baisa _due volte_. J'ai ouï dire qu'une autre fois elle y entra en homme: on dit que c'étoit un courrier; elle-même l'a conté. Après ces deux visites. il lui fit présenter cent pistoles par des Bournais, son valet de chambre, qui avoit fait le m.... Elle les jeta, et se moqua du cardinal. On l'a vu plusieurs fois avec des mouches, mais il n'en mettoit pas pour une. Une fois il voulut débaucher la princesse Marie, aujourd'hui la reine de Pologne. Elle lui avoit envoyé demander audience. Il se tint au lit; on la fit entrer toute seule, et le capitaine des gardes fit retirer tout le monde. « Monsieur, lui dit-elle, j'étois venue pour... » Il l'interrompit: « Madame, lui dit-il, je vous promets toute chose; je ne veux point savoir ce que c'est. Mais, Madame, que vous voilà propre ! Jamais vous ne fûtes si bien! Pour moi, j'ai toujours eu une inclination particulière à vous servir. » En disant cela, il lui prend la main, et la lui vouloit mettre dans le lit; elle la retire, et lui veut conter son affaire. Il recommence, et lui veut prendre encore la main. Elle se lève, et s'en va. Le cardinal aimoit les femmes; mais il craignoit le Roi, qui étoit médisant. Il étoit avide de louanges. On m'a assuré que, dans une épître liminaire d'un livre qu'on lui dédioit, il avoit rayé _héros_ pour mettre _demi-dieu_. Une espèce de fou, nommé La Peyre, s'avisa de mettre au-devant d'un livre un grand soleil, dans le milieu duquel le cardinal étoit représenté. Il en sortoit quarante rayons, au bout desquels étoient les noms des quarante académiciens. M. le chancelier, comme le plus qualifié, avoit un rayon direct. Je pense que M. Servien, alors secrétaire d'Etat, avoit l'autre, Bautru ensuite, et les autres _au prorata_ de leurs qualités, pour user des termes du surintendant de La Vieuville. Il y mit Cherelles-Bautru, qui n'en étoit point, au lieu du commissaire Habert. C'étoit un Auvergnat, qui a fait de ridicules traités de chronologie. Un jour qu'il étoit enfermé avec Desmarest, que Bautru avoit introduit chez lui, il lui demanda: « A quoi pensez-vous que je prenne le plus de plaisir ? -- A faire le bonheur de la France, lui répondit Desmarest -- Point du tout, répliqua-t-il, c'est à faire des vers. » Il eut une jalousie enragée contre le _Cid_, à cause que ses pièces des Cinq-Auteurs n'avoient pas trop bien réussi. Il ne faisoit que des tirades pour des pièces de théâtre. Mais quand il travailloit, il ne donnoit audience à personne. D'ailleurs, il ne vouloit pas qu'on le reprît. Une fois L'Estoile, moins complaisant que les autres, lui dit le plus doucement qu'il put qu'il y avoit quelque chose à refaire à un vers. Ce vers n'avoit seulement que trois syllabes de plus qu'il ne lui falloit. « Là, là, monsieur de L'Estoile, lui dit-il, comme s'il eût été question d'un édit, nous le ferons bien passer. » Il avoit assez méchant goût. On lui a vu se faire rejouer plus de trois fois une ridicule pièce en prose que La Serre avoit faite. C'est _Thomas Morus_. En un endroit, Anne de Boulen disoit au roi Henri VIII, qui lui offroit une promesse de mariage: « Sire, des promesses de mariage, les petites filles s'en moquent. » En un autre, elle moralisoit sur la fragilité des choses humaines, et disoit au roi que le trône des rois étoit un trône de paille: « C'est donc, disoit le roi, de paille de diamant. » On appelle une _paille_ certaine marque dans les diamants, qui est un défaut. Il fit une fois un dessein de pièce de théâtre avec toutes les pensées; il le donna à Bois- Robert en présence de madame d'Aiguillon, qui suivit Bois-Robert quand il sortit, pour lui dire qu'il trouvât le moyen d'empêcher que cela ne parût, car il n'y avoit rien de plus ridicule. Bois-Robert, quelques jours après, voulut prendre ses biais pour cela. Le cardinal, qui s'en aperçut, dit: « Apportez une chaise à du Bois, il veut prêcher. » M. Chapelain après fit des remarques sur ce dessein par l'ordre du cardinal. Elles étoient les plus douces qu'il se pouvoit. L'Eminentissime déchira la pièce, puis il fit recoller les déchirures, le tout dans son lit, la nuit; et enfin conclut à n'en plus parler. Pour l'ordinaire, il traitoit les gens de lettres fort civilement. Il ne voulut jamais se couvrir parce que Gombault voulut demeurer nu-tête; et mettant son chapeau sur la table, il dit: « Nous nous incommoderons l'un et l'autre. » Cependant, regardez si cela s'accorde, il s'assit, et le laissa lire une comédie tout debout, sans considérer que la bougie qui étoit sur la table, car c'étoit la nuit, étoit plus basse que lui. Cela s'appelle obliger et désobliger en même temps. Cela ne lui arrivoit guère. Vingt fois il a fait couvrir et asseoir Desmarest dans un fauteuil comme lui, et voulut qu'il ne l'appelât que _monsieur_. On l'a pourtant loué de savoir obliger de bonne grâce quand il le vouloit. Il avoit, à ce que dit La Mesnardière, dessein de faire à Paris un grand collège avec cent mille livres de rente, où il prétendoit attirer les plus grands hommes du siècle. Là il y eut eu un logement pour l'Académie, qui eût été la directrice de ce collège. C'étoit à Narbonne, un peu devant sa mort, que La Mesnardière dit qu'il le fit venir sept ou huit fois pour lui en parler; et il avoit cela si fort dans la tête que, malgré son mal et toutes les affaires qu'il avoit alors sur les épaules, il y pensoit fort souvent. Il avoit, ajoute La Mesnardière, déjà acheté quelque collège. Il laissa une assez belle bibliothèque; mais l'avarice de madame d'Aiguillon et le peu de soin qu'elle en a eu la laissa fort dépérir. Feu Tourville, grand maréchal-des-logis, quand le Roi alla loger au palais, voulut à toute force en avoir la clef. Après on y trouva pour sept à huit mille livres de livres à dire. Ce fat de La Serre y loge présentement, et y fait je ne sais quel taudis. Le cardinal faisoit écrire la nuit quand il se réveilloit. Pour cela on lui donna un pauvre petit garçon de Nogent-le-Rotrou, nommé Chéret. Ce garçon plut au cardinal, parce qu'il étoit secret et assidu. Il arriva quelques années après qu'un certain homme ayant été mis à la Bastille, Laffemas, qui fut commis pour l'interroger, trouva dans ses papiers quatre lettres de Chéret, dans l'une desquelles il disoit à cet homme: « Je ne puis vous aller trouver, car nous vivons ici dans la plus étrange servitude du monde, et nous avons affaire au plus grand tyran qui fut jamais.? » Laffemas porte ces lettres au cardinal, qui aussitôt fait appeler Chéret. « Chéret, lui dit-il, qu'aviez-vous quand vous êtes venu à mon service ? -- Rien, monseigneur.-- « Écrivez cela. Qu'avez-vous maintenant ? -- Monseigneur, répondit le pauvre garçon bien étonné, il faut que j'y pense un peu. -- Y avez-vous pensé? dit le cardinal après quelque temps. -- Oui, monseigneur, j'ai tant en cela, tant en telle chose, etc. -- Ecrivez. » Quand cela fut écrit: « Est-ce tout? -- Oui, monseigneur. -- Vous oubliez, ajouta le cardinal, une partie de cinquante mille livres. -- Monseigneur, je n'ai pas touché l'argent. -- Je vous le ferai toucher; c'est moi qui vous ait fait faire cette affaire. » Somme toute, il se trouva six vingt mille écus de bien. Alors il montra ses lettres. « Tenez, n'est-ce pas là votre écriture? lisez. Allez, vous êtes un coquin; que je ne vous voie jamais. » Madame d'Aiguillon et le grand-maître le firent reprendre au cardinal. Peut-être savoit-il des choses qu'ils craignoient qu'il divulguât. Ce n'est pas que le cardinal ne fût terriblement redouté. Pour moi, je trouve que l'Eminentissime, cette fois-là, fut assez clément. Ce Chéret est maître des comptes. Il avoit placé un de ses frères chez le grand-maître, qui, je crois, a fait aussi quelque chose. Le cardinal donna à madame la duchesse d'Enguien une petite chambre, où il y avoit six poupées, une femme en couches, une nourrice quasi au naturel, un enfant, une garde, une sage-femme et la grand-maman. Mademoiselle de Rambouillet, mademois