Remi BELLEAU (1528 - 1577) (Recueil : La Bergerie) Avril Avril l'honneur et des bois Et des mois : Avril, la douce esperance Des fruicts qui sous le coton Du bouton Nourrissent leur jeune enfance. Avril, l'honneur des prez verds, Jaunes, pers, Qui d'une humeur bigarrée Emaillant de mille fleurs De couleurs, Leur parure diaprée. Avril, l'honneur des soupirs Des Zéphyrs, Qui sont sous le vent de leur aelle Dressent encore es forests des doux rets, Pour ravir Flore la belle. Avril, l'honneur verdissant, Florissant Sur les tresses blondelettes De ma Dame, et de son sein, Toujours plein De mille et mille fleurettes. Avril, la grace, et le ris De Cypris, Le flair et la douce haleine ; Avril, le parfum des Dieux, Qui des Cieux Sentent l'odeur de la plaine. C'est toy courtois et gentil, Qui d 'exil Retiers ces passageres, Ces arrondelles qui vont Et qui sont Du printemps les messageres. L'aubespine et l'aiglantin, Et le thym L'oeuillet, le lis et les roses En ceste belle saison, A foison, Monstrent leurs robes ecloses. Le gentil rossignolet Doucelet, Decoupe dessous l'ombrage, Mille fredons babillars Fretillars, Au doux chant de son ramage. C'est à ton heureux retour Que l 'amour Souffle à doucettes haleines, Un feu croupi et couvert, Que l'hyver Receloit dedans vos veines. Tu vois en ce temps nouveau L'essaim beau De ces pillardes avettes Volleter de fleur en fleur Pour l'odeur Qu'ils mussent en leur cuissettes. May vantera ses fraischeurs, Ses fruicts meurs, En sa fécondée rosée La manne et le sucre doux, Et le miel roux, Dont la grace est arrosée. Mais moy je donne ma voix A ce mois, Qui prends le surnom de celle Qui de l'escumeuse mer Veit germer La naissance maternelle. Remi BELLEAU (1528 - 1577) (Recueil : Petites Inventions) Le Désir Celuy n'est pas heureux qui n'a ce qu'il desire, Mais bien-heureux celuy qui ne desire pas Ce qu'il n'a point : l'un sert de gracieux appas Pour le contentement et l'autre est un martyre. Desirer est tourment qui bruslant nous altere Et met en passion ; donc ne desirer rien Hors de nostre pouvoir, vivre content du sien Ores qu'il fust petit, c'est fortune prospere. Le Desir d'en avoir pousse la nef en proye Du corsaire, des flots, des roches et des vents Le Desir importun aux petits d'estre grands, Hors du commun sentier bien souvent les dévoye. L'un poussé de l'honneur par flateuse industrie Desire ambitieux sa fortune avancer; L'autre se voyant pauvre à fin d'en amasser Trahist son Dieu, son Roy, son sang et sa patrie. L'un pippé du Desir, seulement pour l'envie Qu'il a de se gorger de quelque faux plaisir, Enfin ne gaigne rien qu'un fascheux desplaisir, Perdant son heur, son temps, et bien souvent la vie. L'un pour se faire grand et redorer l'image A sa triste fortune, espoind de ceste ardeur, Souspire apres un vent qui le plonge en erreur, Car le Desir n'est rien qu'un perilleux orage. L'autre esclave d'Amour, desirant l'avantage Qu'on espere en tirer, n'embrassant que le vent, Loyer de ses travaux, est payé bien souvent D'un refus, d'un dédain et d'un mauvais visage. L'un plein d'ambition, desireux de parestre Favori de son Roy, recherchant son bon-heur, Avançant sa fortune, avance son malheur, Pour avoir trop sondé le secret de son maistre. Desirer est un mal, qui vain nous ensorcelle; C'est heur que de jouir, et non pas d'esperer : Embrasser l'incertain, et tousjours desirer Est une passion qui nous met en cervelle. Bref le Desir n'est rien qu'ombre et que pur mensonge, Qui travaille nos sens d'un charme ambitieux, Nous déguisant le faux pour le vray, qui nos yeux Va trompant tout ainsi que l'image d'un songe.