L'Exil des Dieux C'est dans un bois sinistre et formidable, au nord De la Gaule. Roidis par un suprême effort, Les chênes monstrueux supportent avec rage Les grands nuages noirs d'où va tomber l'orage; 5 Le matin frissonnant s'éveille, et la clarté De l'aube mord déjà le ciel ensanglanté. Tout est lugubre et pâle, et les feuilles froissées Gémissent, et, géants que de tristes pensées Tourmentent, les rochers jusqu'à l'horizon noir 10 Se lèvent, méditant dans leur long désespoir; Et, blanche dans le jour douteux et dans la brume, La cascade sanglote en sa prison d'écume. Léchant les verts sapins avec un rire amer, La mer aux vastes flots baigne leurs pieds, la mer 15 Douloureuse, où, groupés de distance en distance, Accourent les vaisseaux de l'empereur Constance. Tout à coup, ô terreur! ô deuil! au bord des eaux La terre s'épouvante, et jusque dans ses os Tremble, et sur sa poitrine âpre, d'effroi saisie, 20 Se répand un parfum céleste d'ambroisie. Un grand souffle éperdu murmure dans les airs; Une lueur vermeille au fond de ces déserts Grandit, mystérieuse et sainte avant-courrière, O vastes cieux! et là, marchant dans la clairière, 25 Luttant de clarté sombre avec le jour douteux, Meurtris, blessés, mourants, sublimes, ce sont eux, Eux, les grands exilés, les Dieux. O misérables! Les chênes accablés par l'âge, et les érables Les plaignent. Les voici. Voici Zeus, Apollon, 30 Aphroditè marchant pieds nus (et son talon A la blancheur d'un astre et l'éclat d'une rose!) Athènè, dont jadis, dans l'éther grandiose, Le clair regard, luttant de douceur et de feu, Était l'intensité sereine du ciel bleu. 35 Hèrè, Dionysos, Hèphaistos triste et grave Et tous les autres Dieux foulant la terre esclave S'avancent. Tous ces rois marchent, marchent sans bruit. Ils marchent vers l'exil, vers l'oubli, vers la nuit, Résignés, effrayants, plus pâles que des marbres, 40 Parfois heurtant leurs fronts dans les branches des arbres, Et, tandis qu'ils s'en vont, troupeau silencieux, La fatigue d'errer sans repos sous les cieux Arrache des sanglots à leurs bouches divines, Et des soupirs affreux sortent de leurs poitrines. 45 Car, depuis qu'en riant les empereurs, jaloux De leur gloire, les ont chassés comme des loups, Et que leurs palais d'or sont brisés sur les cimes De l'Olympe à jamais désert, les Dieux sublimes Errent, ayant connu les pleurs, soumis enfin 50 A la vieillesse horrible, aux douleurs, à la faim, Aux innombrables maux que tous les hommes craignent, Et leurs pieds, déchirés par les épines, saignent. Zeus, à présent vieillard, a froid, et sur ses flancs Serre un haillon de pourpre, et ses cheveux sont blancs. 55 Sa barbe est blanche: au fond du lointain qui s'allume Ses épouses en deuil le suivent dans la brume. Hèrè, Lèto, Mètis, Eurynomè, Thémis Sont là, blanches d'effroi, pâles comme des lys, Et pleurent. Sur leurs fronts mouillés par la rosée 60 L'aigle vole au hasard de son aile brisée. Et celui qui tua la serpente Pytho, Le brillant Lycien, cache sous son manteau Son arc d'argent, rompu. Triste en sa frénésie, Le beau Dionysos pleure la molle Asie; 65 Et ce hardi troupeau, les femmes au sein nu Qui le suivaient naguère au pays inconnu, Folles, aspirant l'air avec ses doux aromes, Ne sont plus à présent que spectres et fantômes. Hermès, qui n'ouvre plus ses ailes, en chemin 70 Songe, et le rameau d'or s'est flétri dans sa main. Athènè, l'invincible Arès, mangent les mûres De la haie, et n'ont plus que des lambeaux d'armures; Dèmèter, pâle encor de tous les maux soufferts, Tient sa fille livide, arrachée aux Enfers, 75 Et la blonde Artémis, terrible, échevelée, Bondit encor, fixant sa prunelle étoilée Sur la nuit redoutable et morne des forêts, Cherchant des ennemis à percer de ses traits, Et sur sa jambe flotte et vole avec délire 80 Sa tunique d'azur que l'ouragan déchire. Cependant, les regards baissés vers le sol noir, Les Muses lentement chantent le désespoir De l'exil, dont leur père a dû subir l'outrage, Et leur hymne farouche éclate avec l'orage. 85 Toute l'horreur des cieux perdus est dans leur voix; Les arbres, les rochers, les profondeurs des bois, Les antres noirs ouverts sous la rude broussaille S'émeuvent, et la mer, la mer aussi tressaille, La mer tumultueuse, et sur son flot grondant, 90 Vieux, tenant un morceau brisé de son trident, Poseidon apparaît, s'élevant sur la cime Des ondes. Près de lui, fugitifs dans l'abîme, Pontos, Céto, Nèreus, Phorcys, Thétis, couverts D'écume, gémissant au milieu des flots verts, 95 Sur les pointes des rocs heurtent leurs fronts livides En signe de détresse, et les Océanides, Frappant leur sein de neige et pleurant les tourments Des grands Dieux, vers le ciel tordent leurs bras charmants. Leur douleur, en un chant d'une fierté sauvage, 100 S'exhale avec des cris de haine, et du rivage Écoutant cette plainte affreuse, à leurs sanglots Aphroditè répond, fille auguste des flots! O douleur! son beau corps fait d'une neige pure Rougit, et sous le vent jaloux subit l'injure 105 De l'orage; son sein aigu, déjà meurtri Par leur souffle glacé, frissonne à ce grand cri. Le visage divin et fier de Cythérée, Dont rien ne peut flétrir la majesté sacrée, A toujours sa splendeur d'astre et de fruit vermeil; 110 Mais, dénoués, épars, ses cheveux de soleil Tombent sur son épaule, et leur masse profonde Comme d'un fleuve d'or en fusion l'inonde. Leur vivante lumière embrase la forêt. Mêlés et tourmentés par la bise, on dirait 115 Que leur flot pleure, et quand la reine auguste penche Son front, dans ce bel or brille une tresse blanche. Les larmes de Cypris ont brûlé ses longs cils. Frémissante, elle aussi déplore les exils Des grands Dieux, et, tandis que les Océanides 120 Gémissent dans la mer stérile aux flots rapides, Elle parle en ces mots, et son rire moqueur, Tout plein du désespoir qui gonfle son grand coeur, Dans l'ombre où le matin lutte avec les ténèbres, Donne un accent de haine à ses plaintes funèbres: 125 O nos victimes! rois monstrueux, Dieux titans Que nous avons chassés vers les gouffres du Temps! Fils aînés du Chaos aux chevelures d'astres, Dont le souffle et les yeux contenaient les désastres Des ouragans! Japet! Hypérion, l'aîné 130 De nos aïeux! ô toi, ma mère Dioné! Et toi qui t'élanças, brillant, vers tes victoires, Du sein de l'Érèbe, où dormaient tes ailes noires, Toi le premier, le plus ancien des Dieux, Amour! Voyez, l'homme nous chasse et nous hait à son tour, 135 Votre sang reparaît sur nos mains meurtrières, Et nous errons, vaincus, parmi les fondrières. Eh bien! oui, nous fuyons! Nos regards, ciel changeant, Ne reflèteront plus les longs fleuves d'argent. Elle-même, la vie amoureuse et bénie 140 Nous pousse hors du sein de l'Être, et nous renie. Homme, vil meurtrier des Dieux, es-tu content? Les bois profonds, les monts et le ciel éclatant Sont vides, et les flots sont vides: c'est ton règne! Cherche qui te console et cherche qui te plaigne! 145 Les sources des vallons boisés n'ont plus de voix, L'antre n'a plus de voix, les arbres dans les bois N'ont plus de voix, ni l'onde où tu buvais, poëte! Et la mer est muette, et la terre est muette, Et rien ne te connaît dans le grand désert bleu 150 Des cieux, et le soleil de feu n'est plus un Dieu! Il ne te voit plus. Rien de ce qui vit, frissonne, Respire ou resplendit, ne te connaît. Personne A présent, vagabond, ne sait d'où tu venais Et ne peut dire: C'est l'homme. Je le connais. 155 La Nature n'est plus qu'un grand spectre farouche. Son coeur brisé n'a plus de battements. Sa bouche Est clouée, et les yeux des astres sont crevés. Tu ne finiras pas les chants inachevés, Et tes fils, ignorant l'adorable martyre, 160 Demanderont bientôt ce que tu nommais Lyre! Oh! lorsque tu chantais et que tu combattais, Nous venions te parler à mi-voix! Tu sentais Près de ta joue, avec nos suaves murmures, Délicieusement le vent des chevelures 165 Divines. Maintenant, savoure ton ennui. Te voilà nu sous l'oeil effrayant de Celui Qui voit tant de milliers de mondes et d'étoiles Naître, vivre et mourir dans l'infini sans voiles, Et devant qui les grains de poudre sont pareils 170 A ces gouttes de nuit que tu nommes soleils. Tout est dit. Ne va plus boire la poésie Dans l'eau vive! Les Dieux enivrés d'ambroisie S'en vont et meurent, mais tu vas agoniser. Ce doux enivrement des êtres, ce baiser 175 Des choses, qui toujours voltigeait sur tes lèvres, Ce grand courant de joie et d'amour, tu t'en sèvres! Ils ne fleuriront plus tes pensers, enchantés Par l'éblouissement des blanches nudités. Donc subis la laideur et la douleur. Expie. 180 Nous, cependant, chassés par ta fureur impie, Nous fuyons, nous tombons dans l'abîme béant, Et nous sommes la proie horrible du néant. Hellas, adieu! forêts, vallons, monts grandioses, Rocs de marbre, ruisseaux d'eau vive, lauriers-roses! 185 Mais, homme, quand la Nuit reprend nos cheveux d'or Et nos fronts lumineux, tu sentiras encor Nos soupirs s'envoler vers ta demeure vide, Et sur tes mains couler nos pleurs, ô parricide! C'est ainsi que parla dans son divin courroux 190 La grande Aphroditè. Sur les feuillages roux, Tout sanglant et vainqueur de l'ombre qui recule, Le Jour dans un sinistre et sombre crépuscule S'était levé. Baissant leurs regards éblouis, Les grands Dieux en pleurs dans la brume évanouis, 195 Formes sous le soleil de feu diminuées, S'effaçaient tristement dans les vagues nuées Où leurs fronts désolés apparaissaient encor. Aphroditè, la reine adorable au front d'or, Avec son sein de rose et ses blancheurs d'étoile 200 Sembla s'évanouir comme eux sous le long voile De la brume indécise, en laissant dans ces lieux Qu'avaient illuminés de leurs feux radieux Son sein de lys sans tache et sa toison hardie, Un reflet pâlissant de neige et d'incendie. Août 1865 Les Loups Partout la neige. Au bout du sinistre chemin Que troublait seul le bruit de ce pas surhumain, C'était un bois sauvage éclairé par la lune. Pas une seule place où la terre fût brune, 5 Et, pareil à ce voile effrayant qui descend Au pied des morts, le blanc linceul éblouissant Faisait tomber ses plis sur les chênes énormes, Et le vent furieux, engouffré dans les ormes, Entre-choquait avec un rire convulsif 10 Leurs rameaux. L'Exilé farouche, au front pensif, Entra dans la forêt que l'âpre bise assiège; Son camail écarlate incendiait la neige D'un long reflet sanglant, rose, aux lueurs d'éclair, Comme si, revenu des cieux et de l'enfer, 15 Ce voyageur, portant l'infini dans son âme, Au lieu d'ombre traînait à ses pieds une flamme. De ce côté des bois, les chasseurs vont s'asseoir Dans un grand carrefour où, du matin au soir, Chantent pendant l'été de sonores fontaines. 20 Un sentier surplombé par des roches hautaines Y conduit. L'Exilé soucieux le suivit Jusqu'à cette clairière, et voici ce qu'il vit: Un fier cheval de race à la noble encolure, Dans son sang répandu souillant sa chevelure, 25 Expirait, dévoré tout vivant par des loups. Ses meurtriers parmi la ronce et les cailloux Le traînaient. Il n'était déjà plus que morsures. Ses entrailles à flots sortaient de ses blessures Et ses pieds éperdus trébuchaient dans la mort. 30 En vain, de temps en temps, par un horrible effort, Il secouait par terre un peu des bêtes fauves; D'autres monstres, sortis des antres, leurs alcôves, Se ruaient sur son cou, s'attachaient à ses flancs, Dans sa chair déchirée enfonçaient leurs crocs blancs 35 Et se mêlaient à lui dans d'effroyables poses, Et tout son corps teignait de sang leurs gueules roses. Enfin, morne, donnant sa vie à ses bourreaux, Il tomba, les genoux ployés, comme un héros Qui défie, à l'instant suprême où tout s'efface, 40 Les spectres de la mort, et les voit face à face. Sa prunelle effarée et vague interrogea La nuit; puis le coursier vaincu, sentant déjà Que dans ses doux regards entrait l'infini sombre Et qu'il roulait au fond dans les gouffres de l'Ombre, 45 Se leva sur ses pieds avant de s'endormir Pour toujours, et frappant la terre, et, pour gémir, Dans sa voix qui n'est plus trouvant un cri suprême, Sublime, épouvantant l'agonie elle-même Et perçant une fois encor son voile obscur, 50 Leva vers les grands cieux et roula dans l'azur Ses yeux, d'où s'enfuyait lentement l'espérance, Et Dante s'écria, l'âme en pleurs: O Florence! Novembre 1862. Le Sanglier C'était auprès d'un lac sinistre, à l'eau dormante, Enfermé dans un pli du grand mont Érymanthe, Et l'antre paraissait gémir, et, tout béant, S'ouvrait, comme une gueule affreuse du néant. 5 Des vapeurs en sortaient, ainsi que d'un Averne. Immobile, et penché pour voir dans la caverne, Hercule regarda le sanglier hideux. Les loups fuyaient de peur quand il s'approchait d'eux, Tant le monstre effaré, s'il grognait dans sa joie, 10 Semblait effrayant, même à des bêtes de proie. Il vivait là, pensif. Lorsque venait la nuit, Terrible, emplissant l'air d'épouvante et de bruit Et cassant les lauriers au pied des monts sublimes, Il allait dans le bois déchirer ses victimes; 15 Puis il rentrait dans l'antre, auprès des flots dormants. Couché sur la chair morte et sur les ossements, Il mangeait, la narine ouverte et dilatée, Et s'étendait parmi la boue ensanglantée. Noir, sa tanière au front obscur lui ressemblait. 20 Les ténèbres et lui se parlaient. Il semblait, Enfoui dans l'horreur de cette prison sombre, Qu'il mangeait de la nuit et qu'il mâchait de l'ombre. Hercule, que sa vue importune lassait, Se dit: Je vais serrer son cou dans un lacet; 25 Ma main étouffera ses grognements obscènes, Et je l'amènerai tout vivant dans Mycènes. Et le héros disait aussi: Qui sait pourtant, S'il voyait dans les cieux le soleil éclatant, Ce que redeviendrait cet animal farouche? 30 Peut-être que les dents cruelles de sa bouche Baiseraient l'herbe verte et frémiraient d'amour, S'il regardait l'azur éblouissant du jour! Alors, entrant ses doigts d'acier parmi les soies Du sanglier courbé sur des restes de proies, 35 Il le traîna tout près du lac dormant. En vain, Blessé par le soleil qui dorait le ravin, Le monstre déchirait le roc de ses défenses. Il fuyait. Souriant de ces faibles offenses, Hercule, soulevant ses flancs hideux et lourds, 40 Le ramenait au jour lumineux. Mais toujours, Attiré dans sa nuit par un amour étrange, Le sanglier têtu retournait vers la fange, Et toujours, l'effrayant d'un sourire vermeil, Le héros le traînait de force au grand soleil. Décembre 1862. Hésiode Quand la Terre encor jeune était à son aurore, Par-delà ces amas de siècles que dévore Dans l'espace infini le Temps, ce noir vautour, A l'époque où j'étais rhapsode en Grèce, un jour 5 Je quittais, plein de joie, un bourg de Thessalie. Là, jeune homme frivole en proie à ma folie, Ayant cherché l'abri verdoyant d'un laurier, J'avais célébré Cypre et l'Amour meurtrier Que Zeus devant son trône un jour vit apparaître 10 Triomphant. Mais au lieu de montrer que ce maître Des hommes exista dès le commencement, Après le noir Chaos, le Tartare fumant En la Terre profonde à la large poitrine, Même avant l'éther vaste et la vague marine, 15 J'avais feint, pour mieux plaire aux laboureurs grossiers, Que, doux enfant, exempt d'appétits carnassiers, Ignoré d'Échidna sanglante et des Furies, Il fût né de Cypris en des îles fleuries. Les vierges, les vieillards devant leur porte assis 20 Étaient vite accourus en foule à mes récits, Et le pain et le vin ne m'avaient pas fait faute. Or je partais chargé des présents de mon hôte, Et sous les oliviers, parmi les chemins verts, J'allais d'un pas rapide, orgueilleux de mes vers. 25 Comme j'étais entré dans la forêt qui grimpe Mystérieusement au pied du mont Olympe, Je vis auprès de moi, debout sur un talus, Un homme fier, pareil aux Géants chevelus Que la Terre enfanta dans sa force première. 30 Son visage était pâle et baigné de lumière. Il touchait de la tête aux chênes murmurants; A l'entour, dans les rocs penchés sur les torrents, Les noirs rameaux touffus, en écoutant son ode, Frissonnaient, et c'était le chanteur Hésiode. 35 Les âges à venir, pour nos regards voilés, Pensifs, se reflétaient dans ses yeux étoilés; Les tigres lui léchaient les pieds dans leur délire, Et les aigles volaient près de sa grande lyre. Le devin se dressa dans les feuillages roux. 40 Il abaissa vers moi ses yeux pleins de courroux Où la nuit formidable avec l'aube naissante Se mêlait, et cria d'une voix menaçante Qui remplissait les bois devenus radieux: Ne fais pas un jouet de l'histoire des Dieux! 45 Je m'inclinai, tremblant et pâle de mon crime. Il ajouta: Vois-tu la Nature sublime Tressaillir? La forêt fume comme un encens. Les Immortels sont là sur les monts blanchissants. Tais-toi. Laisse l'azur célébrer leur louange, 50 Passant, que ces vainqueurs ont pétri dans la fange, Et qui, faible et tremblant, sans te souvenir d'eux, Vas devant toi, soumis à des besoins hideux, Sorti de la douleur, né pour les funérailles, Et tout chargé du poids affreux de tes entrailles. Janvier 1863. L'Antre Au milieu d'un monceau de roches accroupies Sur le chemin qui va de Leuctres à Thespies, Un antre affreux s'ouvrait, sinistre, horrible à voir. Des buissons monstrueux tombaient de son flanc noir 5 Hérissés et touffus comme une chevelure, Et dans la pierre en feu, qu'une rouge brûlure Dévore, étaient gravés sur son front ruiné Ces mots: Ici gémit l'éternel condamné. Rien n'obstruait le seuil de la sombre caverne. 10 Hercule entra. Dans l'ombre, auprès d'une citerne Dont le flot n'a jamais regardé le ciel bleu, Sur des ossements d'homme était assis un Dieu. Or il avait vécu plus d'ans que la mémoire N'en rêve; son vieux crâne était comme l'ivoire; 15 Lui-même d'une flèche il déchirait son flanc; A force de pleurer ses yeux n'étaient que sang, Il semblait un oiseau farouche, pris au piège, Et le vent frissonnait dans sa barbe de neige. Près de lui, devant lui, partout, des ossements 20 Blanchissaient sur le sol ténébreux. Par moments, Un grand fleuve de pleurs débordait son oeil terne, Et le beau vieillard-dieu pleurait dans la citerne. Le fils d'Amphitryon fut saisi de pitié. Oh! dit-il, sombre aïeul durement châtié, 25 Que fais-tu loin du ciel dont notre oeil est avide? Qui te retient ainsi dans ce cachot livide? Ton désespoir est-il si vaste et si profond Que tes larmes aient pu remplir ce puits sans fond? Viens dans la plaine, où sont les ruisseaux et les chênes! 30 Sur tes bras affaiblis je ne vois pas de chaînes. D'ailleurs, je suis celui qui les brise; je puis, Si tu le veux, jeter ce rocher dans ce puits; Quelque Dieu qu'ait maudit ta bouche révoltée, Je te délivrerai, fusses-tu Prométhée! 35 Le vieillard exhalait des sanglots étouffants. Hercule dit: Suis-moi, laisse aux petits enfants Cette lâche terreur et cette angoisse folle. Il n'est pas de douleur qu'un ami ne console; Viens avec moi, remonte à la clarté du jour! 40 -- Non, répondit le grand vaincu, je suis l'Amour. Janvier 1863. Némée Dans la vallée où passe une haleine embaumée, Hercule combattait le lion de Némée. Rampant, agile et nu, parmi les gazons ras, Parfois il étreignait le monstre dans ses bras, 5 Puis le fuyait; et, plein de fureur et de joie, Par un bond effrayant revenait sur sa proie. Au loin sur les coteaux et dans les bois dormants On entendit leurs cris et leurs rugissements; Ils étaient à la fois deux héros et deux bêtes 10 Mêlant leurs durs cheveux, entre-choquant leurs têtes, Hurlant vers la clarté des cieux qui nous sont chers, Avec la griffe et l'ongle ensanglantant leurs chairs; Haletants, ils ouvraient leurs deux bouches pensives, Montrant dans la clarté leurs dents et leurs gencives; 15 Puis, vautrés l'un sur l'autre, ils tombaient en roulant Sur les pentes en fleur, dans le sable sanglant. Enfin, d'un cri sauvage effrayant les ravines, Hercule prit le monstre entre ses mains divines; Alors il lui serra si durement le cou, 20 Que le lion sentit la mort dans son oeil fou Et vit passer sur lui le flot noir de l'Averne. Le héros le traîna jusque dans sa caverne; Sombre et morne, elle avait une entrée au levant, Et l'autre au couchant sombre, où s'engouffrait le vent. 25 Hercule, contenant d'une main rude et forte Le lion qui voulait bondir vers cette porte, Prit un quartier de roche avec son autre main, Et la boucha; puis, d'un long effort surhumain, Qui fit craquer les os de l'horrible mâchoire 30 Et jaillir un sang rouge entre ses dents d'ivoire, Il étouffa le monstre, et, penché vers les cieux, Il écouta monter dans l'air silencieux Son long râle et sa plainte amère aux vents jetée, Si triste que la terre en fut épouvantée. 35 Puis le héros ouvrit ses bras; poussant un cri Suprême, le lion mourant tomba meurtri, Et, se heurtant au mur de la caverne close, Il expira, laissant traîner sa langue rose. Lundi, 6 juillet 1874. Tueur de Monstres Le beau monstre, à demi couché dans l'ombre noire, Laissait voir seulement sa poitrine d'ivoire Et son riant visage et ses cheveux ardents, Et Thésée, admirant la blancheur de ses dents, 5 Regardait ses bras luire avec de molles poses, Et de ses seins aigus fleurir les boutons roses. Au loin ils entendaient les aboiements des chiens, Et la charmante voix du monstre disait: Viens, Car cet antre nous offre une retraite sûre. 10 Ami, je dénouerai moi-même ta chaussure, J'étendrai ton manteau sur l'herbe, si tu veux, Et tu t'endormiras, le front dans mes cheveux, Sans craindre la clarté d'une étoile importune. Mais, comme elle parlait, un doux rayon de lune 15 Parut, et le héros, dans le soir triste et pur, Vit resplendir avec ses écailles d'azur Le corps mystérieux du monstre, dont la queue De dragon vil, pareille à la mer verte et bleue, Déroulait ses anneaux, et de blancs ossements 20 Brillèrent à ses pieds, sous les clairs diamants De la lune. Alors, sourd à la voix charmeresse Du monstre, et saisissant fortement une tresse De la crinière d'or qui tombait sur ses yeux, Il tira son épée avec un cri joyeux, 25 Et deux fois en frappa le monstre à la poitrine. Et, hurlant comme un loup dans la forêt divine, Crispant ses bras, tordant sa queue, horrible à voir, L'Hydre au visage humain tomba dans son sang noir, Tandis que le héros sous l'ombrage superbe, 30 Essuyant son épée humide aux touffes d'herbe, S'en allait, calme; et, sans que ce cri l'eût troublé, Il regardait blanchir le grand ciel étoilé. 16 novembre 1873. La Mort de l'Amour Une nuit, j'ai rêvé que l'Amour était mort. Au penchant de l'Oeta, que l'âpre bise mord, Les Vierges dont le vent meurtrit de ses caresses Les seins nus et les pieds de lys, les chasseresses 5 Que la lune voit fuir dans l'antre souterrain, L'avaient toutes percé de leurs flèches d'airain. Le jeune Dieu tomba, meurtri de cent blessures, Et le sang jaillissait sur ses belles chaussures. Il expira. Parmi les bois qu'ils parcouraient 10 Les loups criaient de peur. Les grands lions pleuraient. La terre frissonnait et se sentait perdue. Folle, expirante aussi, la Nature éperdue De voir le divin sang couler en flot vermeil, Enveloppa de nuit et d'ombre le soleil, 15 Comme pour étouffer sous l'horreur de ces voiles L'épouvantable cri qui tombait des étoiles. Laissant pendre sa main qui dompte le vautour, Il gisait, l'adorable archer, l'enfant Amour, Comme un pin abattu vivant par la cognée. 20 Alors Psyché vint, blanche et de ses pleurs baignée: Elle s'agenouilla près du bel enfant-dieu, Et sans repos baisa ses blessures en feu, Béantes, comme elle eût baisé de belles bouches, Puis se roula dans l'herbe, et dit: O Dieux farouches! 25 C'est votre oeuvre, de vous je n'attendais pas moins. Je connais là vos coups. Mais vous êtes témoins, Tous, que je donne ici mon souffle à ce cadavre, Pour qu'Éros, délivré de la mort qui le navre, Renaisse, et dans le vol des astres, d'un pied sûr 30 Remonte en bondissant les escaliers d'azur! Puis, comprimant son coeur que brûlaient mille fièvres, Dans un baiser immense elle colla ses lèvres Sur la lèvre glacée, hélas! de son époux, Et, tandis que la voix gémissante des loups 35 Montait vers le ciel noir sans lumière et sans flamme, Elle baisa le mort, et lui souffla son âme. Tout à coup le soleil reparut, et le Dieu Se releva, charmé, vivant, riant. L'air bleu Baisait ses cheveux d'or, d'où le zéphyr emporte 40 L'extase des parfums, et Psyché tomba morte. Éros emplit le bois de chansons, fier, divin, Superbe, et d'une haleine aspirant, comme un vin Doux et délicieux, la vie universelle, Mais sans s'inquiéter un seul moment de celle 45 Qui gisait à ses pieds sur le coteau penchant, Et dont le front traînait dans la fange. Et, touchant Les flèches dont Zeus même adore la brûlure, Il marchait dans son sang et dans sa chevelure. Décembre 1862. Roland Roncevaux! Roncevaux! que te faut-il encor? Il s'est éteint l'appel désespéré du cor. Hauts sont les puys et longs et ténébreux, mais Charles, Frémissant dans sa chair, entend que tu lui parles, 5 Et, couchés à jamais pour l'éternel repos, Les païens gisent morts par milliers, par troupeaux, Sur le sable, à côté des Français intrépides. Ah! les vaux sont profonds, et les gaves rapides, Et la rafale fait tournoyer sur les monts 10 Ces âmes de corbeaux qu'emportent les démons. Tandis que l'Empereur à la barbe fleurie Accourt, hélas! trop tard vers l'affreuse tuerie, O douleur! dans le fond des défilés étroits, Au pied des rocs de marbre, ils ne sont plus que trois: 15 L'archevêque Turpin, qui, la mort sur la joue, Navre encor les païens, qu'on l'en blâme ou l'en loue, Et le brave Gautier de Luz, et puis Roland. Olivier est tombé, qui, déjà chancelant, Et l'oeil au Paradis qui devant lui flamboie, 20 Hauteclaire à la main, criait encor: Montjoie! Il dort, le fier marquis, auprès de Veillantif. Cependant, à venger notre France attentif, Sous son armure d'or, pâle, souillé de fange, Roland, sanglant, blessé, poudreux, fier comme un Ange, 25 Combat en vaillant preux qui sait bien son métier. Turpin de son épieu fait merveille; Gautier Est plus rouge partout qu'une grenade mûre; Le sang de tous côtés tombe de son armure, Et Roland frappe, ayant une blessure au flanc. 30 Durandal avait tant travaillé que le sang Ruisselait sur sa lame, et l'enveloppait toute D'un humide fourreau vermeil, et goutte à goutte Pleuvait en même temps de tous les points du fer. On eût dit que Roland, revenu de l'Enfer, 35 Tînt un glaive de feu levé sur les infâmes, D'où sa main secouait de la braise et des flammes. Tout ce sang tombait dru sur lui, sur son coursier, Débordant, émoussait le tranchant de l'acier, Et, lorsque le héros s'élançait comme en rêve, 40 Bouillonnait en flot clair à la pointe du glaive. Son odeur enivrante attirait les vautours. Ah! s'écriait le bon Roland frappant toujours Devant lui, si ma main étant moins occupée, Je pouvais seulement essuyer mon épée! 45 Il dit, et sur le front du Sarrasin maudit Frappe; alors monseigneur saint Michel descendit Du ciel, et vers Roland, occupé de combattre, Accourut, enjambant dans l'éther quatre à quatre Les clairs escaliers bleus du Paradis. Il vint 50 Au comte qui luttait, souriant, contre vingt Mécréants, et son fer n'était qu'une souillure. Mais l'Archange éclatant, dont l'ample chevelure De rayons d'or frissonne autour de son front pur, Essuya Durandal à sa robe d'azur. 55 Ensuite il regagna les cieux. Dans la mêlée Roland continuait sa course échevelée. Comme le bûcheron s'abat sur la forêt, Sa grande épée, heureuse et rajeunie, ouvrait Les fronts casqués; à chaque estocade nouvelle, 60 On en voyait jaillir le sang et la cervelle; Et les noirs bataillons qu'il touchait en marchant Disparaissaient, ainsi que les épis d'un champ Se renversent, courbés sous le vent qui les bouge. Une minute après, Durandal était rouge. Février 1863. Penthésilée Quand son âme se fut tristement exhalée Par la blessure ouverte, et quand Penthésilée, Une dernière fois se tournant vers les cieux, Eut fermé pour jamais ses yeux audacieux, 5 Des guerriers, soutenant son front pâle et tranquille, L'apportèrent alors sous les tentes d'Achille. On détacha son casque au panache mouvant Qui tout à l'heure encor frissonnait sous le vent, Et puis on dénoua la cuirasse et l'armure, 10 Et, comme on voit le coeur d'une grenade mûre, La blessure apparut, dans la blanche pâleur De son sein délicat et fier comme une fleur. La haine et la fureur crispaient encor sa bouche, Et sur ses bras hardis, comme un fleuve farouche 15 Se précipite avec d'indomptables élans, Tombaient ses noirs cheveux, hérissés et sanglants. Le divin meurtrier regarda sa victime. Et, tout à coup sentant dans son coeur magnanime Une douleur amère, il admira longtemps 20 Cette guerrière morte aux beaux cheveux flottants Dont nul époux n'avait mérité les caresses, Et sa beauté pareille à celle des Déesses. Puis il pleura. Longtemps, au bruit de ses sanglots, Ses larmes de ses yeux brûlants en larges flots 25 Ruisselèrent, et, comme un lys pur qui frissonne, Il baignait de ses pleurs le front de l'amazone. Tous ceux qui sur leurs nefs, jeunes et pleins de jours, Pour abattre Ilios environné de tours L'avaient accompagné, fendant la mer stérile, 30 Frémissaient dans leurs coeurs, à voir pleurer Achille. Mais seul Thersite, louche et boiteux et tortu Et chauve, et n'ayant plus sur son crâne pointu Que des cheveux épars comme des herbes folles, Outragea le héros par ces dures paroles: 35 Cette femme a tué les meilleurs de nos chefs, Dit-il, puis les ayant chassés jusqu'à leurs nefs, Envoya chez Aidès, les perçant de ses flèches, Des Achéens nombreux comme des feuilles sèches Que le vent enveloppe en son tourbillon fou; 40 Toi cependant, chacun le voit, coeur lâche et mou, Qui te plains et gémis comme le cerf qui brame, Tu pleures cette femme avec des pleurs de femme! A ces mots, regardant le railleur insensé, Achille s'éveilla, comme un lion blessé 45 Sur le sable sanglant qu'un vent brûlant balaie, Dont un insecte affreux vient tourmenter la plaie, Et, voyant près de lui ce bouffon sans vertu, Il le frappa du poing sur son crâne pointu. Thersite expira. Car le poing fermé d'Achille 50 Avait fait cent morceaux de son crâne débile, De même que l'argile informe cuite au four Est fracassée avec un grand bruit à l'entour, Alors que le potier, justement pris de rage Et fâché d'avoir mal réussi son ouvrage, 55 En se ruant dessus brise un vase tout neuf. Il tomba lourdement, assommé comme un boeuf, Et, regardant encor la guerrière sans armes, Achille aux pieds légers versait toujours des larmes. 12 octobre 1872. La Reine Omphale La reine Omphale était assise, comme un Dieu, Sur un trône; ses lourds cheveux d'or et de feu Étincelaient; Hermès, pareil au crépuscule, Posant sa forte main sur l'épaule d'Hercule, 5 Se tourna vers la reine avec un air subtil, Et lui dit: Le marché des Dieux te convient-il? -- Messager, répondit alors d'une voix grave La Lydienne, pars, laisse-moi pour esclave Ce tueur de lions, de sa forêt venu, 10 Et je l'achèterai pour le prix convenu. Hermès, gardant toujours sa pose triomphale, Reçut les trois talents que lui donnait Omphale, Et, montrant le héros aux muscles de Titan: Cet homme, lui dit-il, t'appartient pour un an. 15 Parlant ainsi, le Dieu souriant de Cyllène, Comme un aigle qui va partir, prit son haleine Et bondit; il vola de son pied diligent Plus haut que l'éther vaste et les astres d'argent; Puis au ciel, qu'une pourpre éblouissante arrose, 20 S'enfuit dans la vapeur en feu du couchant rose. La Lydienne au front orné de cheveux roux Abaissa sur Hercule un oeil plein de courroux, Et lui cria, superbe et de rage enflammée, En touchant la dépouille auguste de Némée: 25 Esclave, donne-moi cette peau de lion. Hercule, sans colère et sans rébellion, Obéit. La princesse arrangea comme un casque, Sur sa tête aux cheveux brillants, l'horrible masque Du lion, puis mêla, plus irritée encor, 30 La crinière farouche avec ses cheveux d'or, Et, levant par orgueil sa tête étincelante, Se fit de la dépouille une robe sanglante. Esclave, que le sort a courbé sous ma loi, Reprit-elle en mordant sa lèvre, donne-moi 35 Tes flèches, ton épée et ton arc, et déchire Ce carquois. Le héros obéit. Un sourire Ineffable éclairait, comme un rayon vermeil, Son front pensif, hâlé par le fauve soleil. Pourquoi vas-tu, couvert de meurtres et de crimes, 40 Par les chemins, sous l'oeil jaloux des Dieux sublimes? Dit Omphale. Tu fuis dans l'univers sacré, Toujours ivre de sang et de sang altéré; Tu fais des orphelins désolés et des veuves Dont le sanglot amer se mêle au bruit des fleuves; 45 Ton pied impétueux ne marche qu'en heurtant Des cadavres; l'horreur te cherche, et l'on entend Crier derrière toi les bouches des blessures. Comme un chien dont les dents sont rouges de morsures Et qui, repu déjà, pour se désaltérer 50 Cherche encore un lambeau de chair à déchirer, Tu peuples d'ossements la terre et les rivages, Et tu n'épargnes même, en tes meurtres sauvages, Ni les rois au front ceint de laurier, ni les Dieux; Mais s'ils ont fui devant ce carnage odieux, 55 Comme rougir la terre est ton unique joie, Tu cherches les serpents et les bêtes de proie. C'est par de tels exploits que tu te signalas; Mais la terre en est lasse et le ciel en est las; Les fleuves rugissants, dans leurs grottes profondes, 60 Ne veulent plus rouler du sang avec leurs ondes; Tes pas lourds font horreur aux grands bois chevelus, Et, lasse de te voir, la terre ne veut plus Cacher au fond du lac pâle ou de la caverne Ta moisson de corps morts promis au sombre Averne. 65 Et c'est pourquoi les Dieux, qui seront tes bourreaux, M'ont fait des bras d'athlète et le coeur d'un héros Pour vaincre l'oiseleur affreux du lac Stymphale, Car ils réserveront à la gloire d'Omphale De dompter un brigand, pourvoyeur des tombeaux 70 Ouverts, dût-elle avoir comme toi des lambeaux De chair après ses dents et du sang à la bouche, Et déchirer le coeur d'un assassin farouche. -- O reine, répondit Hercule doucement, Amazone invincible au coeur de diamant! 75 Quand tu parais, on croit voir, à ta noble taille, Un jeune Dieu cruel armé pour la bataille. Ton regard, que la Grèce a tant de fois vanté, S'embrase comme un astre au ciel épouvanté, Et sur ton sein aigu, que la blancheur décore, 80 Tes cheveux rougissants ont des éclats d'aurore. Encor tout jeune enfant par le jour ébloui, J'eus pour maître Eumolpos, et je puis, comme lui, Célébrer la fierté charmante et le sourire D'une Déesse blonde, ayant tenu la lyre. 85 Mais lorsque je parus sous le regard serein Des cieux, portant cet arc et ce glaive d'airain, La terre gémissait, nourrice des colosses, Sous la dent des brigands et des bêtes féroces. Des bandits, embusqués près de chaque buisson, 90 Arrêtaient le passant pour en tirer rançon; Dans leur démence avide, ils bravaient les tonnerres De Zeus; tout leur cédait, et les plus sanguinaires, Ayant jeté l'effroi dans les murs belliqueux Des villes, emmenaient les vierges avec eux. 95 Les Dieux même oubliaient la justice. La peste Soufflait sinistrement son haleine funeste Dans les marais par l'eau dormante empoisonnés; Mordant les arbres noirs déjà déracinés, Des monstres surgissaient, hideux, couverts d'écailles, 100 Renaissant du sang vil versé dans leurs batailles. De lourds dragons ailés se traînaient sur les eaux Dans leur bave, jetant le feu par leurs naseaux, Et flétrissaient les fleurs de leurs souffles infâmes. O guerrière fidèle, est-ce toi qui me blâmes ? 105 Quand j'avais nettoyé les sourds marais dormants En détournant le cours d'un fleuve aux diamants Glacés; quand les dragons, le long des feuilles sèches, Se traînaient sur le sol, déchirés par mes flèches, J'allais porter secours à des vierges, tes soeurs; 110 Je tuais les brigands furtifs, les ravisseurs, Et, près des lacs noyés dans les vapeurs confuses, J'écrasais de mes mains les artisans de ruses, Afin de ne plus voir leurs vols insidieux, Et sans m'inquiéter s'ils étaient rois ni Dieux! 115 Reine, tu te trompais, tout ce qui souffre m'aime. Ah! si j'ai quelquefois combattu pour moi-même Et pour sacrifier à mon orgueil, du moins Ce fut contre les Dieux indolents, qui, témoins De mes travaux, craignaient la terre rajeunie, 120 Et mettaient pour une heure obstacle à mon génie. Oui, parfois, las d'errer seul dans leurs durs exils, Je les ai défiés; mais comment pouvaient-ils, Sans craindre avec raison que tout s'anéantisse, Entraver le héros qui s'appelle Justice? 125 Et ne savaient-ils pas que, sur cet astre noir, Si tout les nomme Loi, je me nomme Devoir? Quand, cherchant, pour ma tâche incessamment subie, Les boeufs de Géryon, j'entrai dans la Libye, Le dieu Soleil lança sur moi ses traits de feu, 130 Et moi, de même aussi, je lançai sur le Dieu Mes flèches, et je vis vaciller à la voûte Céleste sa lumière, et je repris ma route Sur l'orageuse mer, dans une barque d'or. Quand donc ai-je offensé la vertu, mon trésor? 135 J'ai combattu la Mort qui voulait prendre Alceste; J'ai violé la nuit de l'Hadès, où l'inceste Gémit, et j'ai marché dans le nid du vautour, Mais pour rendre Thésée à la clarté du jour! La femme, dont le front abrite un saint mystère, 140 Est la divinité visible de la terre. Elle est comme un parfum dans de riches coffrets; Ses cheveux embaumés ressemblent aux forêts; Son corps harmonieux a la blancheur insigne De la neige des monts et de l'aile du cygne: 145 Habile comme nous à dompter les chevaux, Elle affronte la guerre auguste, les travaux Du glaive, et comme nous, depuis qu'elle respire, Sait éveiller les chants qui dorment dans la lyre. C'est pour elle, qui prend notre âme sur le seuil 150 De la vie, et pour voir ses yeux briller d'orgueil, Que j'allais écrasant les hydres dans la plaine, Sachant, esprit mêlé d'azur, quelle est sa haine Contre l'impureté des animaux rampants. Partout, guidant ses pas sur le front des serpents, 155 Et cherchant sans repos la clarté poursuivie, J'ai détesté le meurtre et protégé la vie; Et, calme, usant mes mains à déchirer des fers, Quand je ne trouvais plus, entrant dans les déserts, Les bandits à détruire et leurs embûches viles, 160 J'y tuais des lions et j'y laissais des villes! Et si, toujours le bras armé, toujours vainqueur, J'ai répandu le sang humain, c'est que mon coeur Est rempli de courroux contre les impostures, Et que je ne puis voir souffrir les créatures. 165 La grande Omphale avait les yeux baignés de pleurs. Palpitante, le front tout blêmi des pâleurs De l'amour, comme un ciel balayé par l'orage S'éclaire, elle sentait les dédains et la rage Loin de son coeur blessé déjà prendre leur vol 170 Vers le mystérieux enfer, et sur le sol Tout brûlé des ardeurs de l'âpre canicule, Elle s'agenouilla, baisant les pieds d'Hercule. Elle courbait son front orgueilleux et vaincu, Et ses lourds cheveux roux couvraient son sein aigu. 175 Digne race des Dieux! vengeur, ô fils d'Alcmène, Dit-elle, j'ai rêvé. Qui donc parlait de haine? Je t'ai volé cet arc pris sur le Pélion, Tes flèches, cette peau sanglante de lion, Et ce glaive toujours fumant, tes nobles armes. 180 Vois, je lave à présent tes pieds avec mes larmes. Ces joyaux, dont les feux embrasent mes habits, Cette ceinture d'or brillant, où les rubis Se heurtent quand je marche avec un bruit sonore, Sont mes armes aussi, que l'univers adore 185 Et qu'a su conquérir la valeur de mon bras; Tu peux me les ôter, ami, quand tu voudras. Mais, afin que je sois à jamais célébrée Par les chanteurs épars sous la voûte azurée, Et que cette quenouille, où seule j'ai filé 190 La blanche laine en mon asile inviolé, A jamais parmi les mortels surpasse en gloire Le foudre ailé du roi Zeus et la lance noire D'Athènè, qui frémit sur son bras inhumain, Daigne, oh! daigne toucher avec ta noble main 195 Cette quenouille, chaude encor de mon haleine, Où je filais d'un doigt pensif la blanche laine, Et songe que ma mère a tenu ce morceau D'ivoire, en m'endormant dans mon petit berceau! Hercule souriait, penché; la chevelure 200 D'Omphale frissonnait près de sa gorge pure. La Lydienne, avec la douceur des bourreaux, Languissante, et levant vers les yeux du héros Ses yeux de violette où flotte une ombre noire, Lui posa dans les mains sa quenouille d'ivoire. Juin 1861. L'Ile C'est un riant Éden, un splendide Avalon, Que le grand Nord féerique a voilé dans sa brume, Et les chênes géants, l'ombre du frais vallon, Y montrent pour ceinture une frange d'écume. 5 Les fiers camellias, les aloès pensifs, Fleurissent en plein sol dans l'île fortunée Que la rose parfume, et contre ses récifs L'inconsolable mer se débat enchaînée. La mer, écoutez-la rugir! La vaste mer 10 Dresse, en pleurant, ses monts aux farouches descentes Et soupire, et ses flots échevelés dans l'air Hurlent comme un troupeau de femmes gémissantes. Elle pense, elle songe, et quelque souvenir L'agite. Avec ses cris, avec sa voix sauvage 15 Elle annonce quelqu'un de grand qui va venir. Il vient; regardez-le passer sur le rivage. Regardez-le passer, grave, au bord de la mer, C'est un sage, c'est un superbe esprit tranquille, Hôte de l'ouragan sombre et du flot amer, 20 Divin comme Hésiode, auguste comme Eschyle. Il marche, hôte rêveur, lisant dans le ciel bleu. Son corps robuste est comme un chêne et son front penche, Son habit est grossier, son regard est d'un Dieu, Son oeil profond contient un ciel, sa barbe est blanche. 25 Les ans, l'âpre douleur, ont neigé sur son front; Il n'a plus rien des biens que la jeunesse emporte; Il a subi l'erreur, l'injustice, l'affront, La haine; sa patrie est loin, sa fille est morte. Tant de maux, tant de soins, tant de soucis jaloux 30 Ont-ils rendus son âme inquiète ou méchante? Petits oiseaux des bois, il est doux comme vous. Comment s'est-il vengé des envieux? Il chante. Jadis il a connu le prestige imposant, Les applaudisssements qu'on est joyeux d'entendre, 35 Les honneurs, le tumulte; il se dit à présent: Qu'était cette fumée, et qu'était cette cendre? Contre le mal, pareil aux flèches d'or du jour, Indigné comme il fut dans la bouche d'Alcée, Et d'autres fois divin, fait d'azur, plein d'amour, 40 Le vers éblouissant jaillit dans sa pensée. A son côté, pareille aux beaux espoirs déçus, La muse Charité, Grâce fière et touchante, Au front brillant encor du baiser de Jésus, Visible pour lui seul, porte une lyre. Il chante. 45 Et son Ode, si douce au fond des bosquets verts Qu'elle enchante le lys et ravit la mésange, Résonne formidable au bout de l'univers Comme un clairon mordu par la bouche d'un Ange. Alors, au haut des cieux plus riants et plus chauds, 50 L'avenir, pénétré, soulève enfin tes voiles, O Rêve! et le plafond ténébreux des cachots, Déchiré tout à coup, laisse voir des étoiles. L'esclave humilié, le pauvre, le maudit, Sont relevés tandis qu'il accomplit sa tâche, 55 Et ce rouge assassin de l'ombre, ce bandit, L'échafaud, démasqué, frissonne comme un lâche. Esprit caché là-bas dans la brume du Nord, Il répand sa clarté sur nous, tant que nous sommes. Qui donc l'a fait si pur ? C'est le courroux du sort. 60 Et qui l'a fait si grand ? C'est l'injure des hommes. Le sage errant n'a plus ici-bas de prison. Le délaissé qui n'a plus rien n'a plus de chaînes. Sa demeure infinie a pour mur l'horizon; Il parle avec la source et vit avec les chênes! 65 Si cette flamme d'astre éclate dans ses yeux, Si ce vent inconnu fouette sa chevelure, C'est parce qu'il entend le mot mystérieux Que depuis cinq mille ans bégayait la nature! O mère! dont l'azur est le manteau serein, 70 Donne tous tes trésors, Nature, sainte fée, A ce passant connu de l'aigle souverain Qui connaît ton langage et tes noms, comme Orphée. Et toi qui l'accueillis, sol libre et verdoyant, Qui prodigues les fleurs sur tes coteaux fertiles 75 Et qui sembles sourire à l'Océan bruyant, Sois bénie, île verte, entre toutes les îles. Oui, sois bénie. Il a marché dans ton sillon, Comme passaient ailleurs, laissant leur trace ardente Et traînant l'un sa pourpre, et l'autre son haillon, 80 Le voyageur Homère et le voyageur Dante. Février 1864. Dioné Abattu par la roche énorme que sans aide, Seul, avait soulevée en ses mains Diomède, Énée était tombé sous le char de l'ardent Fils de Tydée, ainsi qu'un chêne, et cependant 5 Que sa mère Aphrodite, au vent échevelée, L'emportait mourant loin de la noire mêlée, Diomède, sachant qu'elle est faible, et non pas Intrépide à guider les hommes sur ses pas Vers le carnage, comme Ényo destructrice 10 Des citadelles, dont la mort suit le caprice, Poursuivit Aphrodite en son hardi chemin; Et de sa lance aiguë il lui perça la main, D'où le sang précieux jaillit fluide et rose, Délicieux à voir comme une fleur éclose, 15 Riant comme la pourpre en son éclat vermeil, Et tout éblouissant des perles du soleil. Car, pareils dans leur gloire à la blancheur du cygne, Les Dieux ne boivent pas le vin noir de la vigne. Ces rois, pétris d'azur, ne mangent pas de blé, 20 Et c'est pourquoi leur sang, qui n'est jamais troublé, Court dans leurs veines, beau de sa splendeur première, Comme un flot ruisselant d'éther et de lumière. Aphrodite poussait des cris, comme un aiglon Furieux, cependant que Phoebos-Apollon 25 Cachait Énée au sein d'un nuage de flamme, De peur qu'un Danaen ne lui vînt ravir l'âme En frappant de l'airain ce faiseur de travaux. Mais dans le char brillant d'Arès, dont les chevaux S'envolèrent au gré de sa fureur amère, 30 Aphrodite s'enfuit vers Dioné, sa mère; Iris menait le char rapide, et secouait Les rênes, et tantôt frappait à coups de fouet Les deux chevaux, tantôt pour presser leur allure Leur parlait, caressant leur douce chevelure, 35 Employant tour à tour la colère et les jeux. Ils arrivent enfin à l'Olympe neigeux, Et dans le palais d'ombre où sur son trône songe Dioné, dans la nue où sa tête se plonge. Or, lorsque sans pâlir de l'amère douleur, 40 Calme, et comme une rose ouvrant sa bouche en fleur, Aphrodite eut montré sa blanche main d'ivoire Déchirée et meurtrie et qui devenait noire, La Titane au grand coeur si souvent ulcéré, Planant sinistrement d'un front démesuré 45 Sur les cieux dont au loin la profondeur s'azure, Tressaillit dans ses flancs et lava la blessure. Et, rappelant ainsi des crimes odieux, Elle nommait tout bas les meurtriers des Dieux: Hercule, nourrisson de la Guerre et, comme elle, 50 Ivre d'horreur, blessant Hèra sous la mamelle, Éphialte, en dépit du Destin souverain, Mettant Arès lié dans un cachot d'airain, Et l'emprisonnant, seul avec la Nuit maudite. Puis, prenant en ses bras la céleste Aphrodite, 55 Sans peine elle étendit ses membres assoupis Sur des toisons sans tache et de moelleux tapis, Car déjà le Sommeil, né de l'ombre éternelle, Roulait un sable fin dans sa noire prunelle; Et comme Dioné, redoutable aux méchants, 60 Se souvenait encor des invincibles chants Avec lesquels, avant de subir leurs désastres, Les Titans conduisaient le blanc troupeau des Astres, Soucieuse de voir la Déesse frémir, Elle disait ces chants sacrés pour l'endormir, 65 Douce et baissant la voix bien plus qu'à l'ordinaire, Et les mortels croyaient que c'était le tonnerre. Jeudi, 20 août 1874. La Cithare Déesse, dis comment ce fut le Roi, ton fils, Guerrier pareil aux Dieux, qui façonna jadis La Cithare, pieux vainqueur du fleuve sombre, Puis inventa les Chants soumis aux lois du Nombre, 5 Envolés et captifs et gardant leur trésor Comme un voile fermé par une agrafe d'or! Le soir baignait de feux les cimes du Rhodope. Ces grands monts désolés que la nue enveloppe S'enfuyaient dans la nuit comme de noirs géants. 10 Joyeux et regardé par les antres béants, Orphée, au vent affreux livrant sa chevelure, Ivre d'amour, épris de toute la nature, Chantait, et, s'envolant comme l'oiseau des airs, Son Ode avait donné la vie aux noirs déserts, 15 Car les arbres lointains, entraînés par la force Des vers, orme touffu, chêne à la rude écorce, Étaient venus, cédant au charme de la voix; Et voici qu'à présent le feuillage d'un bois Mélodieux, immense et rempli de murmures, 20 Sur le front du chanteur étendait ses ramures; Les rocs avaient fendu la terre en un moment; Ils s'étaient approchés mystérieusement, Et le torrent glacé, qui pleure en son délire, Étouffait le sanglot qui toujours le déchire. 25 Du fond de l'éther vaste et des cieux inconnus Les oiseaux, déployant leur vol, étaient venus; Puis, gravissant les monts neigeux, mornes colosses, Les animaux tremblants et les bêtes féroces Et les lions étaient venus. Dans le ravin, 30 Ils écoutaient, léchant les pieds du Roi divin, Ou pensifs, accroupis dans une vague extase. Comme un aigle emportant le rayon qui l'embrase, L'Hymne sainte, agitant ses flammes autour d'eux, Mettait de la clarté sur leurs muffles hideux; 35 Attendris, ils versaient des larmes fraternelles, Et la douceur des cieux entrait dans leurs prunelles. Mais le héros chantait, frémissant de pitié. Son front, par des rougeurs de flamme incendié, Était comme les cieux qu'embrasent des aurores. 40 Mêlant ses vers au bruit dont les cordes sonores Emplissaient le désert par leur voix adouci, Le pieux inventeur des chants parlait ainsi: O Dieux, s'écriait-il, écoutez la Cithare! Dieux du neigeux Olympe et du sombre Tartare 45 Qui portez dans vos mains le sceptre impérieux! Et vous aussi, Titans, aïeux de nos aïeux! Kronos! embrassant tout dans ton vol circulaire! Et toi, Bienheureux! Zeus brûlant! Roi tutélaire, Indomptable, sacré, terrible, flamboyant! 50 O Zeus, étincelant, tonnant et foudroyant! Épouse du roi Zeus, Hèra! qui seule animes Tout, sur les pics de neige et sur les vertes cimes, Quand se glissent au sein de l'éther nébuleux Ta forme aérienne et tes vêtements bleus! 55 Rhéa! qui sur ton char vénérable es traînée Par des taureaux, Déesse, ô vierge forcenée Qui t'enivres du bruit des cymbales d'airain! Hypérion! strident, tourbillonnant, serein, Titan resplendissant d'or, qui, dans ta colère, 60 Parais, Oeil de justice, avec ta face claire! O Sélènè fleurie aux cornes de taureau! O toi, robuste Pan, qui sous le vert sureau Passes, chasseur subtil, avec tes pieds de chèvre! Cypris nocturne, ayant des roses sur ta lèvre! 65 Écoutez-moi, vous tous, Dieux de gloire éblouis, Roi Ploutôn! Poseidôn roi! qui te réjouis Des flots! puissant Éros! Et toi, Titanienne, Vierge, archer au grand coeur, reine Dictynienne, Qui bondis et te plais, dénouant tes liens 70 Sur la montagne verte, aux aboiements des chiens! Hèphaistos, ouvrier industrieux, qui hantes Les villes! Bel Hermès! Arès aux mains sanglantes! Perséphonè! Lètô! reines aux bras charmants! Toi qui reçus la foudre en tes embrassements, 75 Sémélè! Toi, puissant Bacchos aux yeux affables Ceint de feuillages, né sur des lits ineffables! Guerrier au front mitré, Dieu rugissant et doux, O toi qui meurs pour nous et qui renais en nous! Vous, Charites aux noms illustres, florissantes 80 Dont le fauve soleil dore d'éblouissantes Parures de rayons les cheveux dénoués! Euménides! qui sur vos beaux fronts secouez Des serpents agitant sinistrement leurs queues, Et qui regardez l'eau du Styx! Déesses bleues, 85 Écoutez la Cithare! O Démons redoutés! Esprits des bois et des fontaines, écoutez La Cithare! Écoutez le cri de sa victoire! Viens, écoute-la, Nuit sainte à la splendeur noire! Écoute-la, splendide Éôs, qui sur les lys 90 Mets ta rose lumière! Écoute-la, Thémis. Écoutez-la, vous tous, Dieux! Et vous, Muses chastes! Et vous, Nymphes qui dans les solitudes vastes Éparpillez dans l'air votre chant innocent, Courant obliquement et vous réjouissant 95 Des antres! qui prenez vos caprices pour guides, Et, rieuses, marchez par des chemins liquides! O Vierges qu'on admire en vos jeux querelleurs Et dont les jeunes fronts sont couronnés de fleurs! Vous tous, Guerriers, Démons bienfaisants, Rois fidèles! 100 Vous dont chaque pensée errante en vos prunelles Contient l'éternité sereine d'une Loi, Écoutez la Cithare, où gronde avec effroi L'orage des sanglots humains, et d'où ruisselle Comme un fleuve éperdu la vie universelle! 105 O Dieux, pendant les nuits sereines, anxieux, J'ai longtemps écouté le bruit qui vient des cieux, D'où sans cesse le Chant des Étoiles s'élance Si doux, que nous prenons ses voix pour le silence! Dieux comme vous, mais faits de flamme et de clarté, 110 Les grands Astres épars dans la limpidité De l'azur, triomphants d'orgueil et de bravoure, Vivent dans la splendeur blanche qui les entoure. Héros, nymphes, guerriers, chasseurs, parmi les flots De clairs rayons, les uns de leurs blancs javelots 115 Percent, victorieux, des monstres de lumière; Penchés sur des chevaux à l'ardente crinière, Coursiers de neige ailés au vol terrible et sûr, D'autres livrent bataille à des hydres d'azur. Des Vierges parmi les lueurs orientales 120 Volent, de leurs cheveux secouant des opales, Et le ciel, traversé d'un éclair vif et prompt, S'enflamme au diamant qui tressaille à leur front. Celles-là dans la mer de feu blanche et sonore Puisent des flots ravis, puis renversent l'amphore 125 Au flanc lourd traversé par un reflet changeant D'où la lumière tombe en poussière d'argent; D'autres, aux seins de lys et de neiges fleuries, Dansent dans les brûlants jardins de pierreries, Et des Astres pasteurs, près des fleuves de blancs 130 Diamants, dont les flots sont des rayons tremblants, Conduisent leur troupeau d'étoiles qui flamboie, Et tous chantent, joyeux d'être Lumière et Joie! C'est leur Chant écouté dans la tremblante nuit Par l'arbre muet, par le fleuve qui s'enfuit, 135 Par la mer furieuse et dont les flots sauvages Déborderaient bientôt leurs arides rivages, Qui fait que l'univers par le Nombre enchaîné Obéit et demeure à la règle obstiné; Que l'arbre, noir captif, boit aux sources divines 140 Sans tenter d'arracher de terre ses racines; Que le fleuve sommeille, oubliant ses douleurs, Et que l'ombre au vol noir, laissant couler ses pleurs Et son sang, d'où les fleurs du matin vont éclore, Sans révolte et sans cri s'enfuit devant l'aurore! 145 Ce chant nous dit: Mortels et Dieux, pour ressaisir La joie, élevez-vous par le puissant désir Vers le ciel chaste où l'ombre affreuse est inconnue! Car, si vous le voulez, à votre épaule nue Des ailes s'ouvriront, et, dévorés d'amour, 150 Vous monterez enfin vers la Lumière. Un jour, La Mort, la Nuit, cessant de sembler éternelles, Fuiront devant le feu sacré de vos prunelles, Et vos lèvres, buveurs d'ambroisie et de miel, Boiront la clarté même et la splendeur du ciel! 155 Hélas! telles vers nous leurs prières s'envolent; Mais souvent en leur clair triomphe, ils se désolent Parce que, dans la nuit courant vers le trépas, Les hommes et les Dieux ne les entendent pas! C'est ainsi que chanta le vénérable Orphée, 160 Et des antres obscurs une plainte étouffée Monta comme un soupir dans le désert profond; Et les arbres aux durs rameaux venus du fond De la Piérie, en fendant la terre noire, Pour ombrager le front du Roi brillant de gloire, 165 Les hêtres, les tilleuls et le chêne mouvant Murmuraient comme si dans l'haleine du vent Leur feuillage eût voulu jeter sa vague plainte. La gazelle timide, oubliant toute crainte, Rêvait dans son extase auprès des ours affreux; 170 Les tigres, qui semblaient se consulter entre eux, Échangeaient, frissonnants, des sanglots et des râles; Les lions agitaient leurs chevelures pâles; Debout sur les rochers qui suivaient les détours Du fleuve plein d'un bruit sinistre, les vautours 175 Et les aigles, ouvrant leurs ardentes prunelles, Se tournaient vers Orphée, ivres, battant des ailes, Palpitants sous le souffle immense de l'esprit, Et regardaient ses yeux pleins d'astres. Il reprit: O Dieux! les animaux que notre orgueil dédaigne 180 Et dont le flanc blessé comme le nôtre saigne, Ces lions dont la faim répugne aux lâchetés, Les chevaux bondissants, les tigres tachetés, Ces aigles dont le vol est comme un jet de flammes, Ces colombes du ciel, ont comme nous des âmes. 185 Le farouche animal, par nous humilié, Si nous y consentions, serait notre allié. Il nous parle et sans cesse il nous offre à voix haute D'entrer dans nos maisons sans haine, comme un hôte; Mais c'est en vain que les gazelles dans les bois 190 Et les oiseaux de l'air avec leurs douces voix Veulent émouvoir l'homme altéré de carnage, Car il a refusé d'apprendre leur langage. Haïs par nous, leurs yeux où l'espoir vit encor Se tournent vaguement vers les demeures d'or 195 Où leur intelligence aimante vous devine; Avides comme nous de la clarté divine, Ils vous cherchent sans doute, humbles et résignés, Mais vainement! Pas plus que nous, vous ne daignez Pardonner à la brute en vos haines funestes, 200 Et vous détournez d'elle, ô Dieux, vos fronts célestes! J'ai vu cela! j'ai vu que dans le firmament Comme ici-bas, souffrant du même isolement Et séparés toujours par d'invincibles voiles, L'homme et les animaux, les Dieux et les Étoiles 205 Vivaient en exil dans l'univers infini, Faute d'avoir trouvé le langage béni Qui peut associer ensemble tous les Êtres, Les Dieux-Titans avec les Satyres champêtres Et la brute avec l'homme et les Astres vainqueurs, 210 Celui qui domptera par sa force les coeurs De tous ceux dont le jour fait ouvrir les paupières, Et qu'entendront aussi les ruisseaux et les pierres! Car les rocs chevelus à la terre enchaînés, Les fleuves par le cours des astres entraînés, 215 Les arbres frissonnants sous leurs écorces rudes, Les torrents dans la morne horreur des solitudes Voudraient aussi vous voir et pouvoir vous parler, Puisqu'en prêtant l'oreille on entend s'exhaler Parmi leur masse inerte et dans leurs chevelures 220 Des essais de sanglots, des restes de murmures; Et ces vaincus, ô Dieux, que les noirs ouragans Tourmentent dans la nuit de leurs fouets arrogants Et que mord la tempête aux haleines de soufre, Voudraient vous dire aussi que la Nature souffre, 225 Vainement attentifs au seul bruit de vos pas: Aveugles et muets, ils ne le peuvent pas. Et tel est le martyre ineffable des choses! Vous n'entendez jamais crier le sang des roses Et nous demeurons sourds aux plaintes des soleils. 230 J'ai vu que tous ces durs exils étaient pareils Et que tout gémissait de cette loi barbare, Alors j'ai de mes mains façonné la Cithare! Et dans ses flancs polis au gracieux contour Le Chant s'est éveillé, terrible et tour à tour 235 Caressant, qui bondit en son vol avec rage Et gronde, sillonné de feux, comme l'orage, Et jusqu'aux cieux meurtris ouvre son large essor Et prend les coeurs domptés en ses doux liens d'or. Il s'est éveillé dans les flancs de la Cithare 240 Et s'est enfui; puis, comme un oiseau qui s'effare, Après avoir erré dans son vol éperdu Jusqu'aux astres d'argent, il est redescendu Vers moi, souffle en délire, et s'est posé, farouche, Avec l'essaim des mots sonores, sur ma bouche. 245 Muses, que l'Olmios charme par son fracas Et dont on voit les pieds légers et délicats Bondir autour de la fontaine violette Où toujours votre Danse agile se reflète! Vos chants ambroisiens, vierges aux belles voix, 250 Illustrent par des choeurs les triomphes des rois, Et votre Hymne, éclatant comme un cri de victoire, Vole et fait retentir au loin la terre noire. Déesses, dont les pieds mystérieux et prompts Glissent, et dont la Nuit baise les chastes fronts! 255 Vous dites le grand Zeus déchaînant sur la plèbe Des Titans monstrueux les Dieux nés de l'Érèbe, Puis enfermant au fond d'un cachot souterrain Briarée au grand coeur dans un enclos d'airain; Et vous dites l'archer Apollon à l'épée 260 D'or, plantant ses lauriers sur la roche escarpée Que leur feuillage obscur couvre d'un noir manteau, Et foudroyant d'un trait la serpente Pytho, Monstre énorme, sanglant, dont la force sacrée D'Hypérion pourrit la dépouille exécrée. 265 Vous dites Lysios, nourrisson triomphant Des Nymphes, enlevé sous les traits d'un enfant Près de la mer, faisant par un prodige insigne Sur le mât des voleurs croître et grimper la vigne, Et, sur la nef rapide où coulait un vin doux, 270 Devenant un lion rugissant de courroux; Vous dites, bondissant en vos danses hardies, Aphroditè d'or aux paupières arrondies Qui par un doux Désir prit les Olympiens Et les hommes et les oiseaux aériens, 275 Et qui, vivante fleur que sa beauté parfume, Apparut sur la mer dans la sanglante écume! Et les Heures alors, filles du Roi des cieux, Parèrent sa poitrine et son cou gracieux De colliers brillants dont la splendeur environne 280 Sa chair de neige, puis ornant d'une couronne Son front ambroisien, s'empressèrent encor Pour attacher à ses oreilles des fleurs d'or! O Muses! bondissant près des eaux ténébreuses, Vous célébrez ainsi les victoires heureuses 285 Et Cypris rayonnant sur les flots onduleux Et Bacchos couronné de ses beaux cheveux bleus! Mais moi, je chante l'Homme et sa dure misère Et les maux qui toujours le tiennent dans leur serre, Pauvre artisan boiteux, qui sous l'ombre d'un mur 290 Travaille et forge, ayant l'appétit de l'azur! Victime qui, de gloire et de fange mêlée, Ne possède ici-bas qu'une flamme volée Et voit mourir les lys entre ses doigts flétris! Être affamé d'amour, qui dans ses bras meurtris 295 Ne peut tenir pendant une heure son amante Sans qu'un génie affreux venu dans la tourmente La lui prenne sitôt que cette heure s'enfuit Et, blanche, la remporte aux gouffres de la nuit! Je dis le chant plaintif des âmes prisonnières 300 Et des monstres fuyant le jour en leurs tanières: Ce chant est deuil, espoir, mystère, amour, effroi; Il naît dans ma poitrine et s'exhale de moi, Et, lorsque vient le soir dans la plaine glacée, Il porte jusqu'à vous la profonde pensée 305 Des tigres, des lions songeurs au large flanc Condamnés comme nous à répandre le sang, Et des chevaux ardents que la forêt protège, Et des chiens affamés dans les déserts de neige, Et des oiseaux de flamme au plumage vermeil, 310 Et des aigles qui, pour s'approcher du soleil, Volent dans la lumière au-dessus de nos tombes, Et des biches en pleurs et des blanches colombes! Surtout je suis la voix, prompte à vous célébrer, De tout ce qui n'a pas de larmes à pleurer. 315 Le rocher vous regarde. Hélas! pendant qu'il songe, Il sent la goutte d'eau sinistre qui le ronge. Le flot tumultueux déchiré de tourments Voudrait mêler des mots à ses gémissements, Et son hurlement sourd expire dans l'écume. 320 L'arbre en vain tord ses bras désolés dans la brume: La terre le retient; son feuillage mouvant N'a qu'un vague soupir déchiré par le vent. Tous ces êtres que tient la morne somnolence Sont pour l'éternité murés dans le silence. 325 C'est pourquoi la Cithare inconsolée, ô Dieux, Pleure et gémit pour eux en cris mélodieux, Et c'est pourquoi, sentant dans mon coeur les morsures Cruelles et le feu cuisant de leurs blessures, Je vous adjure encor pour que votre pitié 330 Tombe parfois sur l'être obscur et châtié, Et délivre surtout de leurs douleurs secrètes L'immobile captif et les choses muettes! Ayant ainsi chanté pour tous, le Roi divin Se tut; mais emplissant les gorges du ravin, 335 Un reste de sa plainte émue errait encore Douloureusement sur la cithare sonore. La nuit tombait; alors, dans le grand désert nu, Comme si le neigeux Olympe fût venu Vers l'inventeur des chants, et, pour trouver sa trace, 340 Eût traversé le golfe où dort la mer de Thrace, Et, portant sur sa tête un ciel de diamants, Franchi les sables d'or et les grands lacs dormants, Un mont parut, sauvage, ébloui, grandiose Et noyé de lumière, où dans la clarté rose 345 Les Immortels vêtus de pourpre étaient debout. Secourables, semblant avoir pitié de tout, Leurs regards enchantaient par leurs clartés ailées La forêt sombre et les étoiles désolées; Et le divin Orphée, interrogeant leurs yeux, 350 Sentit grandir en lui l'homme victorieux Et bénit l'art des chants en son coeur plein de joie; Car sur le front des cieux où leur blancheur flamboie Les Astres, dont la voix perçait l'éther jaloux, Resplendissaient de feux plus riants et plus doux; 355 Et, consolés dans leur mystérieux martyre, Les monstres effrayants voyaient les Dieux sourire. Déesse, vers l'oubli, chargé de nos remords, Les longs siècles s'en vont; beaucoup de Dieux sont morts Depuis la nuit où l'Hèbre en son eau révoltée 360 Roulait avec horreur la tête ensanglantée Du poëte, jouet adorable des flots. Toujours depuis ce temps des milliers de sanglots Humains, jusqu'au seuil d'or des célestes demeures, Inexorablement suivent le vol des Heures; 365 L'homme désespéré ne voit devant ses yeux Qu'un voile noir cloué sur la porte des cieux, Et, muré tout vivant dans la nuit ténébreuse, Ne sait plus rien, sinon que sa douleur affreuse Doit à jamais rester muette, et qu'il est seul. 370 Mais moi, baisant les pas sacrés du grand aïeul, J'entends, j'entends encor l'âme de la Cithare Exhaler ses premiers cris vers le Ciel avare Que sa voix frémissante essayait d'apaiser, Et soupirer avec la douceur d'un baiser! Novembre 1869. Une Femme de Rubens Nymphe blanche et robuste, Dont les bras et le buste Défieraient les Titans Et les autans; 5 Délice de la lyre, Qui dus naître et sourire, Colosse harmonieux, Au temps des Dieux, Ne crains plus, forme altière, 10 De mourir tout entière, Puisque tu m'enivras. Non, tu vivras! Tu vivras par ces rimes, Comme la neige aux cimes 15 Où volent les milans Dure mille ans. Oh! reste ainsi! déploie Les trésors de ta joie Pour guérir mon souci. 20 Oh! reste ainsi! Dans le calme athlétique De ta pose héroïque Marche pour m'enchanter: Je veux chanter. 25 O folâtre Céphise, Que le dieu de Venise Eût livrée au courroux Du soleil roux; Fille aux yeux pleins d'étoiles, 30 Qui naquis pour les toiles De l'enchanteur d'Anvers, Ou pour mes vers, Ta tête de faunesse Est folle de jeunesse 35 Et de rires ardents Aux blanches dents. Un sang pur et farouche, Enfant, donne à ta bouche Cet éclat de la chair 40 Qui m'est si cher, Et comme un coquillage Le rose cartilage De ton nez retroussé Est nuancé. 45 Ton folâtre visage, Gai comme un bon présage, Fait songer à des fleurs Par ses couleurs; Et ta petite oreille, 50 Qui n'a pas sa pareille, Semble un joyau fini Par Cellini. Tes yeux, tes yeux étranges Recèlent sous les franges 55 Soyeuses de tes cils Des feux subtils. Dans tes vagues prunelles Courent des étincelles D'or fauve, comme au fond 60 D'un ciel profond; Et tes cheveux, où l'ombre Court transparente et sombre, S'embellissent encor De reflets d'or. 65 Ils couvrent ta poitrine Et ta gorge ivoirine D'un large flot mouvant; Et, bien souvent, Tant s'épaissit, profonde, 70 Leur masse, qui s'inonde De suaves parfums, On les voit bruns. Pourtant des flammes vives S'égarent fugitives, 75 Dans leurs anneaux épars De toutes parts, Et quand tu la dénoues, Ruisselant sur tes joues Et baignant dans ses jeux 80 Ton sein neigeux, Cette ample chevelure, Qui te sert de parure, Illumine ton flanc D'or et de sang. 85 Tes blanches mains royales, Aux lignes idéales, Jettent comme un éclair De rose clair, Et les bras et le torse, 90 Éblouissants de force, Ont tout l'emportement De l'art flamand. Ton cou, blanc comme un cygne, Montre une douce ligne 95 D'un suave dessin; Et ton beau sein, Ton sein lourd, où se pose Un divin rayon rose, Est fait d'un marbre dur 100 Veiné d'azur. O jeune chasseresse Dont la folle paresse Doit tressaillir encor Au bruit du cor, 105 Toi que la Nuit dévore, Et que baisait l'Aurore Au temps où tu courais Dans les forêts, Laisse que je contemple 110 Cet adorable temple Que le cruel Amour Veut pour séjour; Oh! laisse que j'admire Ces haleines de myrrhe, 115 Ces ivoires, ces ors, Tous ces trésors! J'aime tes jambes fières, Ton dos où des lumières Baignent les arcs sereins 120 De tes beaux reins; Et ce pied de Diane Agile et diaphane Dont les doigts écartés Ont des clartés; 125 Et ces ongles solides, Polis et translucides, Brillants sur les orteils De tons vermeils! O Néréide! O muse 130 Digne de Syracuse! Quand j'écoute ta voix, Quand je te vois Courir, lascive et rose, Dans le bois grandiose 135 Où si vite a bondi Ton pied hardi; Ou, quand sous les ombrages, Paresseuse, tu nages, Sans déranger les flots, 140 Près des îlots, Mon rêve idéalise Ta fraîche mignardise En cent déguisements Toujours charmants! 145 La nature discrète Et merveilleuse prête A mes illusions Ses visions. Les bocages des rives 150 Où des ailes furtives Voltigent par milliers, Les peupliers Et la noire broussaille, Tout s'anime et tressaille 155 D'un invincible émoi; Et devant moi Un essaim d'amazones Aux brillantes couronnes Passent sur le gazon 160 En floraison. C'est Diane ingénue Livrant sa gorge nue Aux caresses des airs, Dans les déserts; 165 C'est la grave Cybèle, Comme un troupeau qui bêle, Conduisant sans courroux Ses lions roux; C'est l'ange Cythérée 170 Dans la mer azurée Appuyant ses pieds fins Sur les dauphins; C'est Ariane heureuse Dans sa coupe amoureuse 175 Tordant, par un beau soir, Le raisin noir; C'est l'arrogante Omphale, En robe triomphale, Énervant un héros 180 Sur ses carreaux; C'est Léda qui s'indigne Sous le baiser du cygne Et le cherche à son tour Folle d'amour; 185 C'est Hélène, embrasée De désirs, que Thésée Emporte dans ses mains Par les chemins; C'est la jeune Amphitrite 190 Et sa cour favorite Guidant aux flots ouverts Les coursiers verts; C'est la brune Antiope Dont le cheval galope 195 Au bruit des javelots Et des sanglots. Les voilà, ce sont elles! Ce sont les immortelles Qui vivront à jamais 200 Sur les sommets! Non, ces grandes guerrières Qui vont dans les clairières En me glaçant d'effroi, C'est toujours toi. 225 C'est en toi que je trouve Leurs blanches dents de louve, Leurs crinières que fuit La sombre nuit, Leurs muscles, où respire 230 Avec tout son empire L'immortelle vigueur Qui vient du coeur; Et cet éclat de l'ange, Qu'un glorieux mélange 235 De neige et de carmin Rend surhumain! Mais, ô sage Aphrodite, Qu'une race maudite Et vouée au trépas 240 Ne connaît pas! A ces superbes formes Il faut les plis énormes Des manteaux éperdus Au vent tordus; 245 Il leur faut l'écarlate Qui les baise et les flatte, Le voile aérien Du Tyrien, La pourpre qui s'envole 250 Au zéphyre frivole Et qui semble frémir Ou s'endormir, Et ces étoffes rares, Aux ornements barbares, 255 Que parent les métaux Orientaux. Mais non, la pourpre même Nuit dans un tel poëme En mêlant ses ardeurs 260 A tes splendeurs; O nymphe de la Thrace! Il faut que l'oeil embrasse Avec sérénité Leur nudité. 265 Arrachée au plus rare Filon du blanc Carrare Par un nouveau Scyllis, Père des lys, Ta puissante nature 270 Se trouve à la torture Dans les noirs casaquins Aux plis mesquins, Et, faite pour Corinthe, Elle est lourde et contrainte 275 Sous le flot des pompons Et des jupons. Car, pour une Déesse Tordant sa longue tresse, Nous voulons des habits 280 Faits de rubis. En vain Gavarni l'aide, Vénus Victrix est laide Avec le falbala De Paméla, 285 Et, pour orner sa gloire, Choisit la perle noire Arrachée à la mer Du gouffre amer. Donc, rayonne et sois belle, 290 Mystérieux modèle, Mais pour l'oeil contempteur Du grand sculpteur. Sois belle, ô nymphe blonde, Sans que jamais le monde, 295 Ce vain historien, En sache rien! Mais dans mon ode pleine De chansons, comme Hélène Tu te réveilleras; 300 Tu brilleras Pour la race future, En ta haute stature, Sous le baiser riant De l'Orient; 305 Comme une fleur d'Asie Épandant l'ambroisie D'un buisson de rosiers Extasiés; Magnifique, vêtue, 310 Ainsi qu'une statue, De la seule fraîcheur De ta blancheur, Et montrant emmêlée, Au vent échevelée, 315 Ta sauvage toison Riche à foison. Alors, quand nos idoles Mourantes et frivoles, Aux yeux irrésolus, 320 Ne seront plus Que des chimères vaines, Toi, le sang de tes veines Montera, vif et prompt, Jusqu'à ton front. 325 On verra luire encore Ton sein qui se décore De ses lys éclatants; Et dans ce temps Où ceux dont l'âme fière 330 Tient la vile matière En souverain mépris Seront épris De tes formes parfaites, On verra les poëtes, 335 Tourmentés par le mal De l'idéal, Attester par leurs larmes Le pouvoir de tes charmes Et l'immortalité 340 De ta beauté. Juin 1859. L'Éducation de l'Amour Quand le premier des Dieux, Amour, pendant mille ans Eut tenu sous son joug les cieux étincelants, La terre immense et tous les êtres qui respirent, Las de souffrir par lui, les Immortels se dirent: 5 Ah! qu'un autre vainqueur, formidable et serein, Paraisse, armé de l'arc et des flèches d'airain; Qu'il porte dans un flot de flamme et de fumée Sa torche au Phlégéton furieux allumée; . Qu'il étende sur tous l'inflexible niveau, 10 Et nous respirerons sous ce maître nouveau. Car comment sa colère, où grondera l'orage, Pourra-t-elle égaler jamais l'aveugle rage Du Dieu Titan, du roi funeste qui n'eut pas De mère, et qui sema la terreur sur ses pas 15 Quand frémissaient encor du mot qui les sépare Le noir Chaos, la Terre énorme et le Tartare! Tels les Olympiens se plaignaient dans l'éther. Bientôt d'une Déesse à l'oeil limpide et fier Un autre Éros naquit, charmant, sa lèvre pure 20 Tout en fleur, agitant de l'or pour chevelure Et portant haut son front de neige, où resplendit L'éclat sacré du jour. Mais quand Zeus entendit Ses premiers bégaiements, plus doux qu'un chant de lyre, Quand il vit ses regards de femme et son sourire 25 Où la caresse, les aveux, les doux refus Erraient, il devina dans l'avenir confus Tant de colère, tant de larmes, tant de crimes Hâtant leurs pieds sanglants sur le bord des abîmes, Tant de douleurs penchant le front, tant de remords 30 Hurlant de longs sanglots à l'oreille des morts; Il vit si clairement la trahison vivante, Qu'il sentit dans son coeur s'amasser l'épouvante, Et fronça par trois fois son sourcil triomphant. Alors il ordonna que le petit enfant, 35 Nu, froid, maudit, victime au noir Hadès offerte, Fût porté dans le fond d'une forêt déserte De l'Inde, dans un lieu du jour même exécré, Où jamais l'homme ni les Dieux n'ont pénétré, Et dont les sourds abris et les rochers colosses 40 N'ont pour hôtes vivants que des bêtes féroces. C'était un bois funèbre et pourtant merveilleux; Splendide et noir, baignant ses pieds dans les flots bleus D'un golfe de saphir. Debout près de cette onde, Il la voyait depuis les premiers jours du monde 45 Réfléchir son front noir. Tel son abri géant Était sorti de l'ombre et du chaos béant, Tel il avait grandi, sans que nulle aventure Entamât une fois sa frondaison obscure, Et sans que la bataille humaine aux durs éclairs 50 Tourmentât follement ses lacs profonds et clairs. Les aloès, les grands tulipiers aux fleurs jaunes Vivaient sans avoir vu les Nymphes et les Faunes Qui brisent des rameaux pour en orner leur front. Les énormes jasmins fleurissaient sans affront; 55 D'autres arbres mêlaient, comme un riche cortège, Des corolles de sang à des feuilles de neige. Au fond d'un antre noir d'érables entouré, Tout à coup surgissait un fleuve enamouré, Mystérieux, baisant ses rives délicates 60 Et, par endroits, bordé de lotus écarlates. Puis des rocs; puis des monts neigeux, où les torrents Charriaient des rubis; dans les lointains mourants, On ne sait quel flot bleu passe, et traverse encore L'insondable océan de verdure sonore. 65 Là, la Création gigantesque apparaît Toute nue. Un figuier plus grand qu'une forêt Enfonce avec fierté, grand aïeul solitaire, Trois cents troncs effrayants dans le coeur de la terre Pour y prendre le suc de ses fruits au doux miel, 70 Et par mille rameaux boit la clarté du ciel. Puis une fleur qui, même auprès du figuier, semble Prodigieuse, au fond d'un calice qui tremble Garde assez d'eau de pluie, alors que la forêt Brûle, pour faire boire un Titan qui viendrait. 75 Ses boutons, sur lesquels un épervier se pose, Qui paraissent des blocs polis de marbre rose, Et que ne peut ouvrir le soleil étouffant, Ont déjà la grosseur d'une tête d'enfant. La vigne monstrueuse étreint les arbres comme 80 Un lutteur, puis en troncs pareils à des corps d'homme Retombe, puis remonte et va bondir plus loin. La végétation en démence n'a soin Que de cacher le ciel avec ses créatures. Le feuillage se dresse en mille architectures, 85 Forme une colonnade aux corridors profonds, Sur les pics effarés pose de noirs plafonds, Tapisse l'antre, grimpe aux montagnes, s'élance Dans l'air bleu, tout à coup éclate en fers de lance, Puis, noire frondaison que l'oeil en vain poursuit, 90 Devient un néant fait de verdure et de nuit, Là ruisselle de pourpre et d'argent, partout maître Du sol, dans la liane en courant s'enchevêtre; Et des gémissements, des hurlements, des cris Retentissent. Au bas des lourds buissons fleuris, 95 Des prunelles de flamme, ainsi que des phalènes, S'allument, et l'on sent se croiser des haleines. Aux racines traînant leurs cheveux, sont mêlés Des reptiles; dans les rameaux échevelés Volent de grands oiseaux peints d'azur et de soufre; 100 Des yeux rouges parmi l'obscurité du gouffre Luisent, et les petits des louves dans leurs jeux Se détachent tout noirs sur un plateau neigeux Où brillent sur le blanc tapis jonché de branches Des flaques de sang rose et des carcasses blanches. 105 Donc le petit enfant Éros fut apporté Dans cette forêt, où, de spectres escorté, Le meurtre au front joyeux par les espaces vides Court, teignant dans le sang mille gueules avides, Où la nature vierge, ivre de son pouvoir, 110 Sachant bien que les Dieux ne peuvent pas la voir, Heurte ses ouragans, ses ondes, ses tonnerres, Brise les rocs, meurtrit les arbres centenaires, Déchaîne, groupe fou vers le mal entraîné, Ses forces qu'elle emporte en un vol effréné 115 Et que jamais les lois célestes ne modèrent. Quand il fut là, les grands lions le regardèrent. Puis vinrent les boeufs blancs bossus, les loups aux dents D'ivoire, le chacal, le tigre aux yeux ardents, Les léopards, les lynx, les onces, les panthères, 120 Les sangliers, les doux éléphants solitaires, L'hyène; puis, sortis des arbres à leur tour, Les oiseaux, l'aigle altier, le milan, le vautour Cachant dans un lambeau souillé son bec infâme, Les condors dont le vol est comme un jet de flamme, 125 Les rapides faucons, l'épervier qui sait voir L'infini, le corbeau capuchonné de noir Dont l'aile suit d'en haut les guerres infertiles, Et les paons somptueux qui mangent des reptiles; Puis les serpents aux plis hideux; et tous, formant 130 Un cercle, regardaient le pauvre être charmant Sans défense, et déjà savouraient avec joie La douceur de meurtrir cette facile proie. Mais tout à coup, lancé d'en haut par l'arc vermeil D'Apollon, un trait d'or, un rayon de soleil 135 Enflamma les cheveux d'Éros, sa lèvre rose, Son front pur, sa narine où le désir repose, Et, miracle! sur son doux visage, le Dieu, Le meurtrier parut, et, sur sa bouche au feu Céleste et dans ses yeux brûlants qui nous attirent, 140 Ce que Zeus avait vu, ces animaux le virent. Ils se dirent alors dans leur langage obscur: Pourquoi tuer ce prince, échappé de l'azur? Regardez sa prunelle aventureuse, où nage Dans la poussière d'or l'appétit du carnage, 145 Et ce sourire fait de miel et de poison, Où déjà les baisers menteurs, la trahison, Le meurtre, le courroux, les embûches, la ruse Naissent, et cet attrait de l'enfance confuse Dont sa mère a paré l'éternel ennemi! 150 Qui mieux que cet enfant né dans les cieux, parmi Les éblouissements formidables des astres, Sèmera sur ses pas la haine et les désastres, Accablera de maux sans fin l'homme odieux Et saura nous venger de la race des Dieux? 155 Puisqu'il doit, ce fléau de la faiblesse humaine, Prospérer pour le crime et grandir pour la haine, Ne le déchirons pas! qu'il vive parmi nous Dans la grande forêt des vautours et des loups, Où nul abri ne peut servir au daim timide, 160 Où, sous le verdoyant gazon toujours humide, La terre boit toujours du sang frais, où la mort, Toujours prête et jamais lassée, égorge et mord Et dévore la vie, et comme elle fourmille. Élevons-le plutôt, nous serons sa famille. 165 Sous l'ombrage, écartant les rameaux querelleurs, Ils lui firent un lit de feuilles et de fleurs, Et sous ses boucles d'or, doucement protégées, Ils mirent des toisons de bêtes égorgées. Les louves, s'avançant vers lui d'un pas hautain, 170 Léchaient pour le polir son visage enfantin; Les lionnes voyant qu'il était fier comme elles, Sur sa bouche de rose abaissaient leurs mamelles; Les gueules aux crocs blancs, ces fournaises de feu, Baisaient le petit roi frissonnant du ciel bleu. 175 Des serpents, s'enroulant sur sa gorge ivoirine, S'étalaient en colliers vermeils sur sa poitrine; D'autres, tordant leurs noeuds en soyeux annelets, A ses jolis bras nus faisaient des bracelets, Et comme un Pharaon d'Égypte en son repaire 180 Il avait pour bandeau royal une vipère. Tout ce qui sait combattre et détruire et briser L'enveloppait ainsi d'un immense baiser. Le Dieu, passant de l'une à l'autre en ses caprices, Buvait avidement le lait de ses nourrices, 185 Tout joyeux d'assouvir ses rudes appétits De héros, ne laissait plus rien pour leurs petits, Et, chaque soir, gorgé de vie et de caresses, Il s'endormait repu sur le flanc des tigresses. Au réveil, tous ces durs artisans de trépas 190 Étayaient de leurs corps puissants les premiers pas De l'Exilé divin, né pour la grande lutte, L'aidant, le consolant d'une légère chute, En lui donnant aussi pour supporter le mal La résignation morne de l'animal. 195 Il grandit, il devint fauve comme ses hôtes, Marchant, courant déjà parmi les herbes hautes, Nu, superbe, et portant, sauvage enfantelet, Sur son épaule en fleur, que le soleil hâlait Et dévorait jusqu'à l'heure du crépuscule, 200 La peau d'un lionceau, comme un petit Hercule. Lui-même, de sa main mignonne, avait cueilli La massue; alors ceux qui l'avaient recueilli Connurent qu'ils pouvaient, sans tarder davantage, Donner au jeune roi des leçons de carnage. 205 Son heure était venue et, déjà belliqueux, Il s'en alla dès lors à la chasse avec eux. Comme Ariane dans Naxos, l'île enchantée, Étendu sur un tigre à la peau tachetée, Il les suivait, mêlant sa voix aux hurlements; 210 Joyeux, montrant devant les torrents écumants L'impassibilité magnifique des bêtes, Il s'en allait pensif en guerre, en chasse, aux fêtes, Au meurtre, et quand passaient, avec des bonds soudains, La gazelle aux yeux bleus, l'antilope, les daims, 215 Les chêvres, les troupeaux de cerfs, les boeufs difformes, Son tigre le posait sous les feuilles énormes, Dans une solitude où rien ne le gardait, Et là, les yeux tout grands ouverts, il regardait. Il voyait le combat sinistre, la vaillance, 220 La victoire, comment le fier lion s'élance Sur sa victime avec de grands bonds souverains, La terrasse d'un coup de griffe sur les reins, Puis la déchire; et quand ce beau guerrier qui tue Marchait, crinière au vent, sur sa proie abattue, 225 Quand le cerf éventré sur la terre appelait Sa compagne en versant des larmes, et râlait, Quand tout n'était que deuil, massacres, funérailles, Quand le sol tout humide était jonché d'entrailles, Quand tout autour du bois l'épouvante criait, 230 Le petit Éros blond et charmant souriait. Plus tard même il entra nu parmi ces mêlées. Ses tresses d'or au vent orageux déroulées, Et sur les monts toujours le premier aux assauts, Il aidait à leurs jeux les petits lionceaux, 235 Se jetant sur sa proie, étouffant dans ses courses D'humbles victimes; puis se lavant dans les sources, Et n'ayant rien qui hors le combat lui fût cher; Dépeçant, enfonçant ses ongles dans la chair, Dans les cris des mourants cherchant des harmonies 240 Et tout le long du jour enivré d'agonies, De râles, de sanglots et de cris triomphants, Excitant les lions contre les éléphants, Tuant et se gorgeant de meurtre avec délices, Poussant d'un pied haineux la panthère et les lices, 245 Donnant la chasse même aux monstres inconnus, Pour les atteindre mieux montant des chevaux nus, Orgueilleux de pouvoir, en ses fières allures, Mordre, briser des dents, tordre des chevelures, Et s'éveillant aussi quand le tigre avait faim. 250 C'est ainsi que l'enfant jouait, et lorsque, enfin Las de voir sur les monts tout souillés de sa gloire De larges ruisseaux noirs baigner ses pieds d'ivoire, Il posait sa massue inerte sur son flanc, Ses mains et ses bras nus étaient rouges de sang. 255 Pour rendre devant lui toute feinte inutile, Il pouvait au besoin ramper comme un reptile; Il savait, se voilant d'un sourire amical, Des cruautés de loup, des ruses de chacal, Attendait l'ennemi dans l'ombre, et, taciturne, 260 Avait des yeux de feu comme un hibou nocturne. Comme le bouc lascif il grimpait sur les rocs, Et, sans être effrayé de leurs terribles chocs, En poussant dans le flot sonore un bloc de marbre S'élançait, comme un singe, aux minces branches d'arbre. 265 Puis, trouvant qu'il était le plus doux des fardeaux, Les aigles, les condors l'emportaient sur leur dos, Et, calme, il traversait l'éther comme une plume. Souvent une cascade affreuse au front d'écume Sans arrêter leur vol tombait sur leur chemin. 270 Le Dieu, pâle et riant, essuyait de sa main Le vaste flot poudreux qui lui fouettait la face Et dans l'air ébloui continuait sa chasse, Fondant comme un milan sur quelque oiseau ravi, Et tout aise et criant quand l'aigle inassouvi, 275 Ayant vu sur la terre une proie assez belle, Descendait de l'azur et s'élançait sur elle, Et, pour mieux divertir l'enfant malicieux, L'emportait pantelante au plus profond des cieux. Souvent encor, parmi les riants groupes d'îles 280 Éros voguait, porté par de bruns crocodiles, Apprenant d'eux comment dans les ruisseaux taris, Cachés par les joncs verts, ils imitent les cris D'un nouveau-né qui pleure; il suivait les batailles Des poissons monstrueux aux luisantes écailles; 285 Hôte guerrier du fleuve, il nageait sur ses bords Près des chevaux marins et des alligators, Ou parfois, se cachant dans une île écartée, Penchait ses yeux ravis sur l'onde ensanglantée. Enfin il se lassa de ces monstres soumis. 290 Ayant pensé qu'ailleurs de puissants ennemis Pourraient occuper mieux sa bravoure et ses charmes, Il voulut se munir de véritables armes Pour secouer l'ennui d'un repos importun, Et, quoiqu'il n'eût jamais vu d'arc, il en fit un. 295 Il cueillit une branche avec soin, lisse, droite, Plus dure que l'airain, et de sa main adroite La courba; puis tressa des fibres, dont il fit Une corde, et, mettant le désert à profit, Sans souci de meurtrir la dépouille superbe 300 De ses compagnons morts, pour avoir une gerbe De traits, il ajusta sur des bouts de roseau Une griffe de tigre et des plumes d'oiseau. Alors, sans un adieu jeté vers les clairières, Fier d'avoir assorti ces flèches meurtrières, 305 Il prit sa course à l'heure où le ciel se dorait, Et, le coeur tout joyeux, sortit de la forêt. Il arriva d'abord près d'un lac dont l'eau pure Réfléchissait le ciel dans la haute verdure, Et dont le flot qu'un souffle émeut, rideau changeant, 310 S'effaçait à demi sous les lotus d'argent, Ces lys chastes, ces lys faits en forme de rose! Là, mêlant leurs beaux corps polis que l'onde arrose, Des Nymphes s'y baignaient, fuyant l'âpre chaleur, Couronnant leurs cheveux de la divine fleur, 315 Rieuses, folâtrant, voguant sur les eaux calmes, Et parfois sur leurs fronts cueillant de vertes palmes Pour leurs jeux, ou tressant des colliers odorants, Ou, parmi la fraîcheur des doux flots murmurants, Soeurs dociles, fendant l'écume en longues lignes, 320 Si belles qu'on eût dit une troupe de cygnes Dans l'azur! Mais voici que le cruel Amour, Ayant tendu son arc, les frappa tour à tour De ses flèches de feu. Les Nymphes éperdues, Quittant le lac, au loin sur les roches ardues 325 Couraient, folles, sentant brûler leurs seins meurtris, Arrachant leurs cheveux touffus, poussant des cris, Ne sachant plus où fuir l'épouvantable outrage, Et se roulaient dans l'herbe avec des pleurs de rage. L'enfant Éros, content de ce premier exploit, 330 Regarda les grands cieux qu'il menaça du doigt, Et, sans vouloir entendre une plainte importune, Entra dans l'univers pour y chercher fortune. O Muse, c'est ainsi que le dessein prudent Du roi Zeus fut trompé; c'est ainsi que, pendant 335 Son enfance, l'Amour apprit des tigres même La cruauté, la ruse et la fureur suprême, S'endormit près des grands lions dans les bois sourds, Et fut le compagnon de guerre des vautours. C'est ainsi que ce fils éclatant d'une mère 340 Adorable épuisa la jouissance amère De voir pleurer, de voir souffrir, de voir mourir Et de causer des maux que rien ne peut guérir. Et c'est pourquoi tu fais notre dure misère, C'est pourquoi tu meurtris nos âmes dans ta serre, 345 Amour des sens, ô jeune Éros, toi que le roi Amour, le grand Titan, regarde avec effroi, Et qui suças la haine impie et ses délices Avec le lait cruel de tes noires nourrices! Novembre 1864. Érinna A mon cher Philoxène Boyer Qui a ressuscité la grande figure de Sappho dans un poëme impérissable. Près du flot glorieux qui baise Mitylène, Marchent, vierges en fleur, de jeunes poëtesses Qui du soir azuré boivent la fraîche haleine Et passent dans la nuit comme un vol de Déesses. 5 Elles vont, emportant la brise dans leurs voiles, Vers le parfum sauvage et les profonds murmures. Les lumières d'argent qui tombent des étoiles Sur leurs dos gracieux mordent leurs chevelures. Celle qui les conduit vers la plage marine, 10 C'est Érinna, l'orgueil des roses éphémères, L'amante en qui revit dans sa blanche poitrine Le grand coeur de Sappho, pâture des chimères. Elle leur parle ainsi, grave, tenant la lyre, Le regard ébloui de clartés radieuses, 15 Et mêlant tendrement la voix de son délire Aux plaintes sans repos des eaux mélodieuses: Vierges, dit-elle, enfants baignés de tresses blondes, Vous dont la lèvre encor n'est pas désaltérée, Le Rhythme est tout; c'est lui qui soulève les mondes 20 Et les porte en chantant dans la plaine éthérée. Poëtesses, qu'il soit pour vous comme l'écorce Étroitement unie au tronc même de l'arbre, Ou comme la ceinture éprise de sa force Qui dans son mince anneau tient notre flanc de marbre! 25 Qu'il soit aussi pour vous la coupe souveraine Où, pour garder l'esprit vivant de l'ancien rite, Le vin, libre pourtant, prend la forme sereine Moulée aux siècles d'or sur le sein d'Aphrodite! Le cercle où, par les lois saintes de la musique, 30 Les constellations demeurent suspendues, N'affaiblit pas l'essor de leur vol magnifique Et dans l'immensité les caresse éperdues. Tel est le Rhythme. Enfants, suivez son culte aride. Livrez-lui le génie en esclaves fidèles, 35 Car il n'offense pas l'auguste Piéride, En entravant ses pieds il l'enveloppe d'ailes! Mais surtout, mais surtout que vos âmes soient blanches Comme la neige où rien d'humain n'a mis sa trace! Blanches comme l'horreur pâle des avalanches 40 Qui roule au flanc des monts irrités de la Thrace! Ah! s'il est vrai qu'il faut à la fureur lyrique Des victimes dont l'âpre Amour ait fait sa proie Et que l'ardente soif d'un bonheur tyrannique Torture encor par la douleur et par la joie, 45 Ah! du moins, jeunes soeurs, que la Pensée altière Affranchisse vos sens de toutes les souillures! Ivres de volupté pourtant, que la Matière Ne vous offense pas de ses laideurs impures! Car celle qui, pour fuir le fardeau de la vie, 50 Impose à son extase une forme sensible, Et veut boire, au festin où son Dieu la convie, Le vin matériel dans la coupe visible, Ne connaîtra jamais l'implacable démence Qui met dans nos regards la clarté des aurores 55 Et qui fait résonner comme un sanglot immense L'hymne de nos douleurs sur des cordes sonores! Celle qui n'ose pas mépriser la nature Et qui, par les désirs terrestres endormie Dans l'engourdissement où vit la créature, 60 Ne sait pas, en tenant la main de son amie, Chaste et vierge, oublier les liens qui l'étreignent, Et sentir qu'à ses pieds se déchire un abîme Et que son pouls s'arrête et que ses yeux s'éteignent Et que la mort tressaille en son coeur magnanime; 65 Si, meurtrie et glacée, au monde évanouie, Le sein brûlé des feux de ses pleurs solitaires, Elle n'adore pas la douleur inouïe Dont les ravissements courent dans ses artères, Eh bien, que celle-là, promise à l'hyménée, 70 Reste dans la maison où son devoir l'attache, Et, souriante, près d'un jeune époux menée, File pensivement une laine sans tache! Elle n'entendra pas les plaintes de la lyre, Et son pied, plus vermeil que la rose naissante, 75 N'abordera jamais sur un léger navire La Cythère adorable et toujours gémissante. Mais vous, de vos grands coeurs, du vol de vos pensées, Vous dont les doigts charmants ne filent pas de laine, Suivez jusqu'à l'éther les ailes élancées, 80 O vierges sans souillure, orgueil de Mitylène! Et dites au ruisseau dont la voix se lamente Que rien n'est plus martyre après la Poésie, Et qu'il n'est pas de flot pour rafraîchir l'amante Dont la bouche brûlante a goûté l'ambroisie! 85 Telle Érinna, livrée à ses mâles tristesses, Sur le rivage ému que le laurier décore Enseignait le troupeau rêveur des poëtesses, Et l'écho de son cri jaloux me trouble encore! Et j'ai rimé cette ode en rimes féminines 90 Pour que l'impression en restât plus poignante, Et, par le souvenir des chastes héroïnes, Laissât dans plus d'un coeur sa blessure saignante. O Rhythme, tu sais tout! Sur tes ailes de neige Sans cesse nous allons vers des routes nouvelles, 95 Et, quel que soit le doute affreux qui nous assiège, Il n'est pas de secret que tu ne nous révèles! Tu heurtes les soleils comme un oiseau farouche. Ce n'est pour toi qu'un jeu d'escalader les cimes, Et, lorsqu'un temps railleur n'a plus rien qui te touche, 100 Tu rêves dans la nuit, penché sur les abîmes! Septembre 1861. La Source A Ingres Jeune, oh! si jeune avec sa blancheur enfantine, Debout contre le roc, la Naïade argentine Rit. Elle est nue. Encore au bleu matin des jours, La céleste ignorance éclaire les contours 5 De son corps où circule un sang fait d'ambroisie. Svelte et suave, tel près d'un fleuve d'Asie Naît un lys; le désert voit tout ce corps lacté, Sans tache et déjà fier de sa virginité, Car sur le sein de neige à peine éclos se pose 10 Le reflet indécis de l'églantine rose. O corps de vierge enfant! temple idéal, dont rien Ne trouble en ses accords le rhythme aérien! L'atmosphère s'éclaire autour du jeune torse De la Naïade, et, comme un Dieu sous une écorce, 15 Tandis que sa poitrine et son ventre poli Reflètent un rayon par la vie embelli, Une âme se trahit sous cette chair divine. La prunelle, où l'abîme étoilé se devine, Prend des lueurs de ciel et de myosotis; 20 Ses cheveux vaporeux que baisera Thétis Étonnent le zéphyr ailé par leur finesse; Elle est rêve, candeur, innocence, jeunesse; Sa bouche, fleur encor, laisse voir en s'ouvrant Des perles; son oreille a l'éclat transparent 25 Et les tendres couleurs des coquilles marines, Et la lumière teint de rose ses narines. La nature s'éprend de ce matin vermeil De la vie, aux clartés d'aurore. Le soleil Du printemps, qui de loin dans sa grotte l'admire, 30 Met un éclair de nacre en son vague sourire. La vierge, la Naïade argentine est debout Contre le roc, pensive, amoureuse de tout, Et son bras droit soulève au-dessus de sa tête L'urne d'argile, chère au luth d'or du poëte, 35 Qui dans ses vers, où gronde un bruit mélodieux, Décrit fidèlement les attributs des Dieux. Son corps éthéréen se déroule avec grâce Courbé sur une hanche, et brille dans l'espace, Léger comme un oiseau qui va prendre son vol. 40 Seul, un de ses pieds blancs pose en plein sur le sol. Le vase dont ses doigts ont dû pétrir l'ébauche S'appuie à son épaule, ô charme! et sa main gauche Supporte le goulot, d'où tombe un flot d'argent. Les perles en fusée et le cristal changeant 45 Ruissellent, et déjà leur écume s'efface Dans l'ombre du bassin luisant, dont la surface Répète dans son clair miroir de flots tremblants Les jambes de l'enfant naïve et ses pieds blancs. Oh! parmi les lotos ouverts et les narcisses, 50 Où vont tes pieds glacés, Source aux fraîches délices? Où tes flots, à présent dans la mousse tapis, Baigneront-ils au loin des champs mouvants d'épis? Où verras-tu frémir aussi dans tes opales Le pin, et l'olivier que tordent les rafales? 55 T'enfuis-tu dans la nuit vers le vallon désert, Vers le sentier rougeâtre où croît l'euphorbe vert, Où l'on voit se flétrir sous les pieds des bacchantes La violette aux yeux mourants et les acanthes? Où vas-tu, bleue et froide en tes sombres chemins, 60 Clarté? Chercheras-tu les buissons de jasmins Ou la cité bruyante et pleine d'allégresse Que parent les héros issus d'une Déesse, Les tueurs de lions, qui sur leur large flanc Tourmentent de la main des glaives teints de sang? 65 O Source, dans les champs de la fertile Épire, L'Achéron se courrouce et l'Aréthon soupire; Le Pénée, aux baisers des Nymphes échappé, Court, ivre de désir, vers la molle Tempé; L'Étolie a des bois odorants où circule 70 L'Achéloos meurtri par le divin Hercule; Près du doux Ilissos qui reflète le ciel, Sur les coteaux penchants l'abeille fait son miel, Et le Strymon, qui pousse une plainte étouffée, Roule avec des sanglots un dernier chant d'Orphée. 75 Tous ces fleuves sont beaux, et dans leur libre essor Apportent à la mer des ruisseaux brodés d'or: Un choeur dansant bondit sur les bords du Céphise; L'harmonieux Pénée a vu Daphné surprise Se changer en laurier verdoyant sur ses bords; 80 Le Sperchios entend mourir le bruit des cors; Le long de l'Axios passent des hécatombes; La douce Thyamis a des vols de colombes Qui vont en secouant leurs ailes vers les cieux. Tous ces fleuves d'azur au cours délicieux 85 Ont de leurs noms vivants charmé la grande lyre, O Source enfant, mais nul d'entre eux n'a ton sourire! Oh! je te reconnais, Source enfant, tu seras Le limpide Eurotas, où, levant leurs beaux bras, Les guerrières de Sparte aux âmes ingénues 90 Dans la nappe d'argent se baignent toutes nues; L'Eurotas, tout glacé de suaves pâleurs, Où croît le laurier-rose au front chargé de fleurs! C'est dans ton flot riant, à l'ombre de la vigne, Que Léda frémira sous le baiser du cygne, 95 Pâle d'horreur, serrant les ailes de l'oiseau Sur sa poitrine folle où l'ombre d'un roseau Se joue, et sur le lit de fleurs que l'onde arrose Mordant un col de neige avec sa lèvre rose! Le fleuve ému la berce en un riant bassin, 100 Et des soupirs brûlants s'échappent de son sein Mollement caressé par les eaux fugitives. Ah! toujours l'Eurotas gardera sur ses rives, Que les enchantements choisissent pour séjour, L'écho tumultueux de ses grands cris d'amour, 105 O Source! et c'est aussi près de ton onde claire Qu'Hélène aux cheveux d'or, tremblante de colère, Passera, saluant d'un rire méprisant Le palais délaissé de Tyndare, et baisant De sa lèvre enfantine encore inapaisée 110 Les noirs cheveux touffus de son amant Thésée. La petite Naïade est pensive. Elle rit. Devant ses pieds d'ivoire un narcisse fleurit. Oiseaux, ne chantez pas; taisez-vous, brises folles, Car elle est votre joie, ailes, brises, corolles, 115 Verdures! Le désert, épris de ses yeux bleus, Écoute murmurer dans le roc sourcilleux Son flot que frange à peine une légère écume. L'aigle laisse tomber à ses pieds une plume En ouvrant dans l'éther son vol démesuré; 120 L'alouette vient boire au bassin azuré Dont son aile timide agite la surface. Quand la pourpre céleste à l'horizon s'efface, Les étoiles des nuits silencieusement Admirent dans le ciel son visage charmant 125 Qui rêve, et la montagne auguste est son aïeule. Oh! ne la troublez pas! La solitude seule Et le silence ami par son souffle adouci Ont le droit de savoir pourquoi sourit ainsi Blanche, oh! si blanche, avec ses rougeurs d'églantine, 130 Debout contre le roc, la Naïade argentine! Avril 1861. Les Torts du Cygne Comme le Cygne allait nageant Sur le lac au miroir d'argent, Plein de fraîcheur et de silence, Les Corbeaux noirs, d'un ton guerrier, 5 Se mirent à l'injurier En volant avec turbulence. Va te cacher, vilain oiseau! S'écriaient-ils. Ce damoiseau Est vêtu de lys et d'ivoire! 10 Il a de la neige à son flanc! Il se montre couvert de blanc Comme un paillasse de la foire! Il va sur les eaux de saphir, Laid comme une perle d'Ophir, 15 Blanc comme le marbre des tombes Et comme l'aubépine en fleur! Le fat arbore la couleur Des boulangers et des colombes! Pour briller sur ce promenoir, 20 Que n'a-t-il adopté le noir! Un fait des plus élémentaires, C'est que le noir est distingué. C'est propre, c'est joli, c'est gai; C'est l'uniforme des notaires. 25 Cuisinier, garde ton couteau Pour ce Gille, cher à Wateau! Accours! et moi-même que n'ai-je Le bec aigu comme un ciseau Pour percer le vilain oiseau 30 Barbouillé de lys et de neige! Tel fut leur langage. A son tour Dans les cieux parut un Vautour Qui s'en vint déchirer le Cygne Ivre de joie et de soleil; 35 Et sur l'onde son sang vermeil Coula comme une pourpre insigne. Alors, plus brillant que l'Oeta Ceint de neige, l'oiseau chanta, L'oiseau que sa blancheur décore; 40 Il chanta la splendeur du jour, Et tous les antres d'alentour S'emplirent de sa voix sonore. Et l'Alouette dans son vol, Et la Rose et le Rossignol 45 Pleuraient le Cygne. Mais les Anes S'écrièrent avec lenteur: Que nous veut ce mauvais chanteur? Nous avons des airs bien plus crânes. Il chantait toujours. Et les bois 50 Frissonnants écoutaient la voix Pleine d'hymnes et de louanges. Alors, d'autres êtres ailés Traversèrent les cieux voilés D'azur. Ceux-là, c'étaient des Anges. 55 Ces beaux voyageurs, sans pleurer, Regardaient le Cygne expirer Parmi sa pourpre funéraire, Et, vers l'oiseau du flot obscur Tournant leur prunelle d'azur, 60 Ils lui disaient: Bonsoir, mon frère. Décembre 1861. Le Pantin de la petite Jeanne A présent, le pantin est accroché devant Votre table. Il est là, bien tranquille, et souvent Il sourit. On l'a fait avec une poupée Habillée en Pierrot. Sa taille est bien drapée; 5 Puis il est gracieux comme le jour qui naît. Il songe, avec des yeux bleu sombre. Si ce n'est Que les rubans, les noeuds d'amour et les bouffettes De son habit sont bleus, et ses deux lèvres faites En vermillon, il est tout blanc, comme l'hiver. 10 A son petit chapeau tient un anneau de fer Pour qu'on puisse le pendre avec un fil. Sa face Est d'un rose charmant que jamais rien n'efface, Et l'habit est de neige et les agréments bleus. Il garde la douceur des êtres fabuleux: 15 Il est sérieux, mais avec un air de fête. Il est blanc. Ses cheveux, qui volent sur sa tête, Sont blancs aussi, naïve innocence des jeux! Ils sont en ouate; ils font comme un ciel nuageux Sous le chapeau pointu qui lui ouvre le crâne, 20 Et c'était le joujou de la petite Jeanne. Oh! je vous tresse, fleurs pâles du souvenir! Elle n'aurait pas eu la force de tenir Ce jouet de fillette avec sa main trop tendre; Mais on avait trouvé cela, de le suspendre 25 Avec un léger fil au-dessus du berceau. La douce enfant, tremblant de froid comme un oiseau, En voyant la poupée essayait de sourire. Ses deux mains y touchaient alors, chère martyre! D'un geste maladif, vaguement enfantin, 30 Et l'on voyait trembler à peine le pantin. C'est qu'elle était si faible, elle était si petite! Pensive, elle ployait sous l'atteinte maudite D'un mal mystérieux, privée encor de tout, Ne pouvant ni marcher ni se tenir debout. 35 Pendant ce temps qu'elle a vécu, toute une année! Elle a souffert toujours, pauvre rose fanée, Qui frissonnait, brisée et blanche, au moindre vent. Dans ses profonds yeux bruns brillait un feu mouvant Et la douleur brûlait sa prunelle ingénue. 40 Mais, après, elle était vite redevenue Charmante. Reposée après ce long effort, Elle semblait dormir tranquillement. La mort Bienfaisante, effaçant la tristesse et le hâle, Avait rendu la grâce au doux visage pâle, 45 Et sur le petit front par le calme enchanté Comme un lys immobile avait mis la beauté. Elle était belle; mais qu'elle est plus belle encore Aux cieux! Elle est la vie en fleur qui vient d'éclore. Maintenant, maintenant, mère, je vous le dis, 50 Elle est là-haut, avec les saints du Paradis. Elle est forte, elle peut marcher; ses pieds sont lestes Et s'envolent, guidés par les harpes célestes. Son front est plus riant qu'une perle d'Ophir. Elle a de beaux pantins d'opale et de saphir, 55 Et triomphante, et rose, et libre de ses langes, Elle joue en chantant sur les genoux des Anges. 18-19 avril 1863. A ma Mère O ma mère et ma nourrice! Toi dont l'âme protectrice Me fit des jours composés Avec un bonheur si rare, 5 Et qui ne me fus avare Ni de lait ni de baisers! Je t'adore, sois bénie. Tu berças dans l'harmonie Mon esprit aventureux, 10 Et loin du railleur frivole Mon Ode aux astres s'envole: Sois fière, je suis heureux. J'ai vaincu l'ombre et le doute. Qu'importe si l'on écoute 15 Avec dédain trop souvent Ma voix par les pleurs voilée, Quand sur ma lyre étoilée Tu te penches en rêvant! Va, je verrai sans envie 20 Que le destin de ma vie N'ait pas pu se marier Aux fortunes éclatantes, Pourvu que tu te contentes D'un petit brin de laurier. 16 février 1858. Au Laurier de la Turbie Toi qui jusques au ciel montes, colosse droit, Et qui poses tes pieds dans le roc dur et froid, O symbole! géant! bel arbre aux feuilles lisses! Laurier, ma lâche envie et mes saintes délices! 5 Fantôme que Pindare ému reconnaîtrait! Compagnon de la Lyre idéale! Portrait De tout ce que j'adore et de tout ce qui m'aime! Arbre mélodieux, grand comme Phoebos même! Sombre feuillage, hélas! mon immortel affront! 10 Jamais ton noir rameau ne couvrira mon front; Ami, c'est comme un vain passant que tu m'accueilles; A peine si dans l'ombre une seule des feuilles Que l'âpre vent du soir t'arrache avec effroi, Brille, chimère folle, et glisse autour de moi. 15 Et pourtant, Laurier vert, gloire de la campagne, Je n'ai souhaité, moi, ni la douce compagne Dont les regards nous font un ciel dans la maison, Ni les petits enfants à la blonde toison, Ni la richesse aux doigts parfumés d'ambroisie, 20 Et tout ce dont l'esprit jaloux se rassasie, Ni le repos, si cher à des bohémiens; Et ces enchantements sans nombre, et tous ces biens Que notre solitude avidement réclame, Arbre mouvant! Laurier! tu le sais, moi dont l'âme 25 Bondissait jusqu'aux cieux d'un vol démesuré, Je n'en ai rien connu, je n'ai rien désiré! J'ai vécu seul, penché sur le monde physique, Toujours étudiant le grand art, la Musique, Dans le cri de la pourpre et dans le chant des fleurs 30 Où dort la symphonie immense des couleurs, Dans les flots que la mer jette de ses amphores, Dans le balancement des étoiles sonores, Dans l'orgue des grands bois éperdus sous le vent! J'ai mis tout mon orgueil à devenir savant, 35 Pâle et muet, j'entends le murmure des roses: Et de tous les trésors et de toutes les choses Qui plantent dans nos coeurs un regret meurtrier, Tu le sais bien, je n'ai voulu que toi, Laurier! Nice, février 1860. Chio Chio, l'île joyeuse, est pleine de sanglots. Au fond d'une demeure où l'on entend les flots, La jeune fille morte, ô père misérable! Dans ses longs cheveux blonds dort sur un lit d'érable. 5 Ses yeux de violette, hélas! quand le jour luit, Contiennent à présent la formidable nuit. O Dieux! c'est le moment où fleurit la pervenche! Le père, avec horreur tordant sa barbe blanche, S'en est allé gémir sur le bord de la mer. 10 Dans l'abîme grondant il verse un fleuve amer, Et marche, déchiré par sa douleur sans bornes. La jeune fille dort. Trois Divinités mornes, Leurs beaux voiles épars et leurs cheveux flottants, Sont là debout, tressant les roses du printemps 15 Près de la jeune morte en fleur qui va renaître, Et se plaignent. Soudain, un disciple du maître S'avance et, les voyant, leur dit: Que faites-vous Auprès du lit où s'est penché ce front si doux, O Déesses, (car tout en vous fait qu'on devine 20 L'immortelle splendeur d'une race divine,) Puisque les Dieux, exempts du mal et du remords, Ne sauraient sans souillure être en face des morts, Qui n'ont plus que la nuit sous leurs paupières lasses? Il dit. Mais Aglaïa, la plus jeune des Grâces, 25 Se tourna vers ses soeurs pâles, et faisant voir Au disciple ébloui dans la pourpre du soir Leurs visages mouillés d'une rosée amère, Murmura: Nous pleurons sur la fille d'Homère. Février 1864. A Georges Rochegrosse Enfant dont la lèvre rit Et, gracieuse, fleurit Comme une corolle éclose, Et qui sur ta joue en fleurs 5 Portes encor les couleurs Du soleil et de la rose! Pendant ces jours filés d'or Où tu ressembles encor A toutes les choses belles, 10 Le vieux poëte bénit Ton enfance, et le doux nid Où ton âme ouvre ses ailes. Hélas! bientôt, petit roi, Tu seras grand! souviens-toi 15 De notre splendeur première. Dis tout haut les divins noms: Souviens-toi que nous venons Du ciel et de la lumière. Je te souhaite, non pas 20 De tout fouler sous tes pas Avec un orgueil barbare, Non pas d'être un de ces fous Qui sur l'or ou les gros sous Fondent leur richesse avare, 25 Mais de regarder les cieux! Qu'au livre silencieux Ta prunelle sache lire, Et que, docile aux chansons, Ton oreille s'ouvre aux sons 30 Mystérieux de la lyre! Enfant bercé dans les bras De ta mère, tu sauras Qu'ici-bas il faut qu'on vive Sur une terre d'exil 35 Où je ne sais quel plomb vil Retient notre âme captive. Sous cet horizon troublé, Ah! malheur à l'Exilé Dont la mémoire flétrie 40 Ne peut plus se rappeler, Et qui n'y sait plus parler La langue de la patrie! Mais le ciel, dans notre ennui, N'est pas perdu pour celui 45 Qui le veut et le devine, Et qui, malgré tous nos maux, Balbutie encor les mots Dont l'origine est divine. Emplis ton esprit d'azur! 50 Garde-le sévère et pur, Et que ton coeur, toujours digne De n'être pas reproché, Ne soit jamais plus taché Que le plumage d'un cygne! 55 Souviens-toi du Paradis, Cher coeur! et je te le dis Au moment où nulle fange Terrestre ne te corrompt, Pendant que ton petit front 60 Est encor celui d'un ange. Septembre 1865. Le Berger Tandis qu'autour de nous la Nature se dore Ivre de fleurs, d'amour et de clartés d'aurore, Et que tout s'embellit de rayons souriants, Les chercheurs, les penseurs, les esprits, les voyants, 5 Les sages, dont la main croit à ce qu'elle touche, Tiennent dans leur compas l'immensité farouche, Et disent: Ce berger, que vous appelez Dieu, N'existe pas. Là-haut, dans les plaines de feu, Les blancs troupeaux, suivant la trace coutumière, 10 Sans nul guide, au hasard, marchent dans la lumière Et, sans que jamais rien ne gêne leur essor, Rentrent, quand ils sont las, dans leurs cavernes d'or. Puis dans leur noir réduit, plein d'ombre et de fumée, Les orgueilleux savants, dont l'oreille est fermée, 15 Murmurent, en montrant d'en bas les vastes cieux: Là tout est vide, car tout est silencieux. Cependant, pour bercer l'infini qui respire, Le doux Berger pensif touche sa grande lyre; Il conduit par ses chants tous les monstres vermeils, 20 Les Constellations, les Hydres, les Soleils, Et, sans souci du vil chasseur qui tend des toiles, Fait marcher devant lui ses grands troupeaux d'Étoiles. Mars 1864. La Fleur de Sang Enfant encore, à l'âge où sur nos fronts éclate La beauté radieuse, un jour dans la forêt Je vis un Dieu vêtu d'une robe écarlate. Secouant ses cheveux que le soleil dorait, 5 Il me cria: Veux-tu m'adorer, vil esclave? Et je sentis déjà que mon coeur l'adorait. Ses flèches, que tourmente une main forte et brave, S'agitaient sous ses doigts; le lourd carquois d'airain Tremblait de son courroux et rendait un son grave. 10 Implacable, attachant sur moi son oeil serein, Il me cria: Veux-tu baiser, de cette bouche Tout en fleur, ma chaussure et mon pied souverain? Je suis le Dieu sanglant, je suis le Dieu farouche, L'âpre ennemi, le fier chasseur ailé, vainqueur 15 Des monstres, le cruel archer que rien ne touche; Je suis l'Amour; veux-tu me servir, faible coeur? Je te ferai sentir la griffe des Chimères Et je te verserai ma funeste liqueur. Je prendrai les meilleurs des instants éphémères 20 Que doit durer ici ton corps matériel, Et tu fuiras en vain les angoisses amères. J'éteindrai tes beaux yeux qui reflètent le ciel, Je flétrirai ta joue, et dans mes noirs calices Tu trouveras un vin plus amer que du fiel. 25 Savoure sans repos mes atroces délices! Car tu n'espères pas, tant que durent tes jours, Épuiser ma colère, et lasser mes supplices. Mes serpents font leurs noeuds dans l'abîme où tu cours, Et pour manger ton foie au pied d'un roc infâme, 30 Ne vois-tu pas venir des milliers de vautours? Quand la lâcheté vile aura souillé ton âme, Ton martyre hideux ne sera pas fini; Tu te consumeras sans éclair et sans flamme. Toi que j'aurai cent fois quitté, cent fois banni, 35 Mordu par l'aiguillon de ta vieille habitude, Tu me suivras encor, par ma froideur puni! Tu vivras dans la haine et dans l'inquiétude Jusqu'au jour où, brisé, tu connaîtras l'horreur De la vieillesse affreuse et de la solitude. 40 Ainsi le jeune Dieu parlait, et sa fureur Était comme les flots amers qu'un gouffre emporte, Et moi je pâlissais de rage et de terreur. Je tressaillais, sentant mon âme à demi morte, Comme sous le couteau du boucher la brebis, 45 Quand le chasseur Amour me parla de la sorte. Et pourtant j'admirais sa beauté, ses habits De pourpre, que le vent harmonieux soulève, Et surtout, ô mon coeur, ses lèvres de rubis, Larges roses de feu, comme on en voit en rêve, 50 Et dont le fier carmin, d'un sourire enchanté, Ressemble à du sang frais sur le tranchant d'un glaive. J'égarais mes regards sur ce col indompté, Neige pure, et tandis qu'il m'insultait encore, Fou de honte, éperdu sous l'âcre volupté, 55 J'ai crié: Dieu farouche et sanglant, je t'adore. Mars 1857. Hermaphrodite Dans les chemins foulés par la chasse maudite, Un doux gazon fleuri caresse Hermaphrodite. Tandis que, ralliant les meutes de la voix, Artémis court auprès de ses guerrières, vois, 5 Le bel Être est assis auprès d'une fontaine. Il tressaille à demi dans sa pose incertaine, En écoutant au loin mourir le son du cor D'ivoire. Quand le bruit cesse, il écoute encor. Il songe tristement aux Nymphes et soupire, 10 Et, retenant un cri qui sur sa lèvre expire, Se penche vers la source où dans un clair bassin Son torse de jeune homme héroïque, et son sein De vierge pâlissante au flot pur se reflète, Et des pleurs font briller ses yeux de violette. Mars 1858. Le cher Fantôme O larmes de mon coeur, lorsque la bien-aimée Fut morte, et que sa tombe, hélas! fut refermée, Quand tout fut bien fini, quand je demeurai seul, Ayant vu cette enfant cousue en son linceul, 5 Oh! je ne pleurai pas son âme, non, sans doute! Car tout me disait bien que l'âme prend sa route Vers les déserts du ciel éthéré; qu'étant Dieu, Elle s'élancera vers les astres de feu Comme un puissant oiseau, pour se plonger, ravie, 10 Dans les ruissellements de joie et dans la Vie. Mais je pleurais sa forme adorable, son corps Où la grâce divine avait mis ses accords,